Correction bac blanc : explication du texte de Tocqueville

La démocratie peut-elle échapper aux travers issus de la passion qu’éprouvent les démocrates pour l’égalité ? Dans De la Démocratie en Amérique, Tocqueville met en garde ses contemporains qui pourraient être tentés de se libérer de la religion de leurs pères en même temps qu’ils adoptent la démocratie comme type de régime politique : ils auront d’autant plus besoin de celle-ci qu’elle représente un remède à l’individualisme et au matérialisme qui se développent dans la démocratie, comme dans aucun autre régime selon l’auteur. La religion a toujours engendré chez les croyants une forme de fraternité qui s’oppose à l’individualisme, ainsi qu’une spiritualité idéaliste et visant le bien de l’humanité entière. Et ces deux effets semblent à Tocqueville les meilleurs remparts contre la recherche obsessionnelle du profit personnel et le goût immodéré des jouissances corporelles qu’engendre la démocratie libérale et l’égalité qu’elle met en avant. Même les plus dangereuses des religions, les plus fanatiques et les plus éloignées d’une authentique spiritualité, visent selon lui un dévouement à l’humanité qu’on ne trouve pas chez les athées. Mais la religion ne fait-elle pas elle-même courir de grands dangers que les philosophes des Lumières qui le précédent ont dénoncés et qui ont inspiré en France l’anticléricalisme de nombreux révolutionnaires ? Et d’autre part, toute démocratie aboutit-elle à cet individualisme forcené que craint Tocqueville qui cherche, dans le modèle étasunienne des solutions qui ne sont pas forcément adaptées à la société française qu’il voudrait éclairer et qui, dès lors, ne peuvent être universalisées ?

 

I Explication du début du texte : les méfaits de l’égalité

1)    En quoi consiste l’égalité démocratique dont parle Tocqueville ?

C’est le fait que les grandes démocraties de son époque, les États-Unis d’Amérique et la France révolutionnaire  et postrévolutionnaire refusent ordres et privilèges venus d’Angleterre pour les Provinces coloniales qu’étaient initialement les États-Unis, et qui représentaient en France l’organisation sociétale de l’Ancien Régime mis à terre par la Révolution de 1789.

L’égalité que Tocqueville prend ainsi en objet de réflexion et dont il critique les effets, ce n’est pas l’égalité sociale et économique car en Amérique, il y a déjà des riches et des pauvres, mais l’égalité politique : le fait que dans ce pays comme en France, la société n’est pas divisée en ordres inégalitaires.

Un peu d’histoire :

Aux États-Unis d’Amérique qui étaient des colonies britanniques, c’est la guerre d’indépendance qui a abouti à la démocratie et aux institutions républicaines. Le 4 juillet 1776, la Déclaration d’indépendance des États-Unis rédigée par Thomas Jefferson est fortement marquée par l’influence des philosophes des Lumières, et elle énumère les droits fondamentaux des êtres humains qui fait d’eux, des égaux et des êtres libres (« tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par leur Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. »). Puis, le 17 septembre 1787, une Constitution organise les institutions d’État afin que cette liberté et cette égalité citoyenne étatsuniennes puissent exister concrètement.

En France, la Révolution abat l’Ancien Régime et met fin à l’organisation de la société française en trois ordres ( la noblesse, le clergé et le tiers état), ainsi qu’aux privilèges des deux premiers ordres. Au sein d’une Nation dite désormais « indivisible », les Français sont reconnus comme égaux et tous devraient donc pouvoir aussi bien prétendre à la magistrature gouvernementale que voter pour ceux qui s’y présentent. En réalité, le suffrage n’est universel qu’en 1792, et dès 1795 il devient censitaire et n’est accordé qu’à ceux qui peuvent payer le cens, c’est-à-dire une contribution financière, et c’est aussi sans compter que les femmes et les domestiques en sont exclus. Ce suffrage universelle en France connaît quelques allers-retours, avant d’être définitivement instauré, mais en 1944 seulement où les Françaises acquièrent, enfin, le droit de vote.

2)    L’égalité démocratique produit de grands biens. C’est par là que commence le texte.

Quels peuvent être ces biens que l’auteur, dans ce passage, ne développe pas ? Le plus grand des biens à ses yeux, c’est la liberté du peuple. Dans les États où le pouvoir appartient de manière automatique, par simple héritage, à un roi ou à une aristocratie, le peuple subit ce pouvoir politique sans jamais y prendre part. Il doit donc subir des lois et des projets qui ne sont pas forcément en accord avec ce à quoi il aspire. Les révolutionnaires en 1789 ont pris en main le destin du peuple français et ont voulu l’émanciper, c’est-à-dire lui rendre ce que Rousseau explique comme étant son bien inaliénable : sa souveraineté. La démocratie a donc transformé un peuple passif en citoyens actifs, et cela ne va pas sans l’éducation citoyenne du peuple. D’où l’importance que les révolutionnaires, Condorcet en particulier et ses continuateurs ont accordée à une éducation nationale qui était la rivale de l’éducation jusqu’alors accordée au peuple par les curés, éducation religieuse, et qui, en devenant nationale allait déjà au delà du simple apprentissage de la lecture, de l’écriture et du calcul. S’instituait alors une certaine représentation du réel, plus scientifique et dépouillée de toute croyance religieuse. La liberté citoyenne a besoin d’organes de réflexion sur le rôle de l’État et sur les projets qu’il peut avoir. Il fallait donc en plus d’un peuple de citoyens sachant lire et penser par eux-mêmes,  une liberté de la presse et une liberté d’expression, ainsi que des libertés d’association…

3)    Mais l’égalité démocratique suggère des instincts dangereux : individualisme et matérialisme

Quand Tocqueville parle « d’instinct », il désigne une tendance forte, quasi irrépressible. La passion que les êtres humains ont de l’égalité et son développement dans les démocraties du XIXe siècle, conduit à deux maux selon Tocqueville : le premier c’est l’individualisme même si ce mot n’est pas prononcé : chacun est, par l’égalité, pense-t-il, isolé des autres, porté à ne s’occuper que de lui-même, et tend à ne contempler que son propre être. Et d’autre part, se développe un matérialisme au sens courant du terme qui conduit chacun à voir son âme s ’ouvrir démesurément « à l’amour des jouissances matérielles ».

Pourquoi l’égalité aurait-elle de tels effets ? C’est assez mystérieux pour le lecteur qui ne replace pas l’œuvre de Tocqueville dans son contexte historique. Ce qui précède ce monde démocratique égalitaire qu’il critique, c’est  l’Ancien Régime. Or, dans l’Ancien Régime, si les privilégiés que sont les nobles et en grande partie aussi les membres du clergé pèsent lourdement sur le tiers état (qui n’est autre que le reste du peuple) en matière de travail, puisque ni les nobles ni le clergé ne sont des producteurs de biens, il n’empêche qu’ils avaient une haute idée de leurs devoirs à l’égard du peuple. Les nobles s’occupaient du destin de la France, tandis que les femmes de la noblesse s’affairaient aux bonnes œuvres, et que les curés de village et les autres membres du clergé étaient tout dévoués à leurs ouailles.

Dans la démocratie américaine que Tocqueville est venu découvrir pour en étudier à la fois les risques et les moyens développés pour les contrer, ce dernier ne voit qu’un monde d’individualistes affairés, chacun tout à ses petites préoccupations professionnelles ou enfermé dans les liens familiaux de sa vie privée.  Il ne voit plus aucune des formes de devoirs et de dévouement qu’avaient la noblesse et le clergé à l’égard du peuple.

Certains passages de De la démocratie en Amérique sont terribles dans sa dénonciation de cet égoïsme qui se développe dans les démocraties où plus personne ne semble avoir ni la vue, ni le désir de s’occuper d’autre chose que de ses propres intérêts particuliers, professionnels ou privés : « je vois, affirme ainsi Tocqueville une foule innombrable d’hommes semblables et égaux, qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils remplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres, ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quand au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux ; mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. »

4)    Transition

Cette critique de l’individualisme et de l’obsession de la richesse et des plaisirs vulgaires des peuples démocratiques que fait Tocqueville, a de graves conséquences pour la démocratie elle-même : tous ces citoyens américains ont si peu le sens politique à ses yeux et si peu de temps à consacrer aux questionnements et connaissances que requiert en réalité le droit de vote qu’ils ont acquis, qu’ils risquent fort de se jeter entre les mains d’un aventurier despotique qui saura d’autant plus conquérir le pouvoir qu’il sait parler aux plus basses passions humaines.

Et c’est vrai que la lecture de Tocqueville donne rétrospectivement raison à ses analyses quand on pense aux aventures totalitaires du XXe siècle, même si elles n’ont pas eu lieu en Amérique. Mais, tel n’est pas son propos dans ce texte où il ne s’intéresse pas aux conséquences politiques de ce si faible niveau de conscience éthique du peuple démocratique, mais aux conséquences sociales. Et c’est pourquoi le remède qu’il propose l’amène, ici, à défendre la religion.

II Explication de la deuxième partie du texte : les bienfaits de la religion

1)    « Il n’y a point de religion qui ne place l’objet des désirs de l’homme au-delà et au-dessus des biens de la terre, et qui n’élève naturellement son âme vers des régions fort supérieures à celle des sens »

Toutes les religions ont développé une forme de spiritualité, même celles qui, aux yeux de Tocqueville qui est un chrétien, lui paraissent « les plus fausses et les plus dangereuses ». Pour lui et il n’a pas tort, la vraie spiritualité développe une forme d’universalité dans la relation à l’autre qui, sous son influence, devient un « prochain ». Cette authentique spiritualité, on la trouve partout, et s’il y a des religions qui se trompent c’est lorsqu’elles s’en éloignent.

Cette spiritualité authentique consiste dans l’altruisme, qui s’est traduit dans la religion chrétienne par l’amour du prochain, par l’importance du pardon et du partage, tout comme dans la religion bouddhiste par la compassion, et dans la religion musulmane par la zakât, l’aumône qui est une forme très puissante de partage : 2,5% de ses gains de l’année.

Toutes les religions développent cette spiritualité à la fois par l’importance accordée à l’altruisme et au dévouement à l’égard de ceux qui sont dans le besoin d’aide, mais aussi par le retour vers soi, vers le cœur de son être et qu’on atteint par la prière ou la méditation. Et souvent ce retour où se trouve l’amour du divin et du prochain implique la culture d’un certain ascétisme matériel. Ainsi, les grandes religions ont toutes ou presque leurs ascètes, leurs ermites, leurs moines faisant vœux de chasteté et de pauvreté, c’est-à-dire des personnes qui se détournent de la matière et des objectifs matérialistes ordinaires pour atteindre un plus niveau de spiritualité.

Cette spiritualité de la générosité et de la méditation ou de la prière détourne l’être humain des objectifs matérialistes de richesse et de jouissances qui sont ordinairement les siens. D’àù l’affirmation de Tocqueville : « le plus grand avantage des religions est d’inspirer des instincts tout contraires » aux instincts de l’égoïsme et du matérialisme.

2)    La religion « impose à chacun des devoirs quelconques envers l’espèce humaine »

Par le développement de l’altruisme et des idéaux spirituels en général, la religion ouvre les croyants à des devoirs qui sont dirigés vers l’humanité entière et il ne faut donc pas s’étonner du prosélytisme dont font preuve souvent les croyants : ils veulent partager leur foi avec tous les autres êtres humains, par bonté, persuadés que si l’humanité entière était dirigée comme eux le sont par les préceptes religieux, elle irait mieux.

C’est aussi pourquoi beaucoup de religions ont des organisations d’aide nationales et internationales comme le secours catholique, le centre social protestant, le secours islamique de France qui prennent en charge l’aide aux victimes de la pauvreté ou de grands cataclysmes et de grandes épidémies.

Un exemple de cette action caritative comme étant au centre de la réalité religieuse est particulièrement parlant, c’est celui de la Société des Amis ou quakers qui est un mouvement religieux né au XVIIe siècle, en tant que mouvement dissident de l’anglicanisme, et dont Georges Fox était le principal fondateur. Ce mouvement connut des persécutions et s’est installé dans les colonies britanniques, luttant depuis le début contre l’esclavage des Afro-américains, au nom d’une radicale égalité de tous les êtres humains. Pendant les deux Guerres mondiales, les quakers se sont distingués par l’aide apportée à toutes les personnes en danger, sans distinction de nationalité, accueillant en particulier des enfants juifs aux USA, puis, quand l’Allemagne fut vaincue, agissant en faveur de l’ensemble des enfants européens, y compris allemands.

Et c’est ce que constate Tocqueville, à son époque, aux États-Unis d’Amérique : se sont les organisations religieuses qui apportent de l’aide aux nécessiteux, comme les soupes populaires en temps de chômage ou de crise, les hôpitaux pour soigner les malades qui n’ont pas l’argent pour payer le médecin, etc.

3)     « Les peuples religieux sont naturellement forts précisément à l’endroit où les peuples démocratiques sont faibles »

Il y a, affirme ainsi implicitement Tocqueville, une opposition entre nations croyantes et peuples démocratiques : les nations croyantes sont, à ses yeux, généreuses, dévouées à l’humanité, et habituées à penser à autre chose qu’aux petites affaires qui obsèdent les peuples démocratiques.

Mais on pourrait renverser la proposition et dire que « les peuples démocratiques sont naturellement forts précisément à l’endroit où les peuples religieux sont faibles ». Les peuples démocratiques en effet sont habitués à la liberté, ils ont donc tendance à penser par eux-mêmes, et ne se laissent pas guider par des textes sacrés d’une autre époque, peu adaptés selon eux,  au monde qui est le leur.

Ce qui sous-tend donc cet extrait de De la démocratie en Amérique, c’est l’idée que les peuples démocratiques ne doivent pas quitter la religion de leur père, malgré l’envie qu’ils pourraient en avoir, du fait notamment du lien historique entre les pouvoirs autoritaires et la religion, mais aussi du fait qu’une démocratie se doit d’organiser un bon niveau éducatif des citoyens qui remet en cause certaines croyances religieuses.

4)    La conclusion du texte : Tocqueville conseille donc aux peuples démocratiques de ne pas se défaire de la religion de leur ancêtre.

En devenant égaux, au sein des grandes démocraties de l’époque, les êtres humains ont la tentation de se défaire des religions.

En réalité, cela dépend de l’histoire de chaque démocratie. C’est vrai en France où une partie des révolutionnaires est anticléricale, refusant que le clergé catholique retrouve l’influence qu’il avait dans le peuple et dans l’État. Certains révolutionnaires comme Stanislas-Marie Maillard organisent même le massacre de certains membres du clergé attachés à l’Ancien Régime (comme lors des Massacres de septembre, de ceux de la Prison de l’Abbaye, et de la Prison des carmes).

Mais ce n’a pas été le cas en Amérique qui est née de l’immigration des sectes protestantes persécutées en Europe et qui a fait de la liberté religieuse quelque chose d’absolument fondamental dans ses Institutions.

Aux États-Unis, par exemple, le Président, au moment d’être investi dans ses fonctions, prête solennellement serment sur la bible qu’il soutiendra et défendra la Constitution des États-Unis contre tous ennemis, externes ou intérieurs, que je montrerai loyauté et allégeance à celle-ci, et il termine son serment en disant : « Que Dieu me vienne en aide », ce qui pour un Français est toujours très étonnant.

5)    Transition

Tocqueville prend appui sur ce qui se passe en Amérique où la religion est forte pour avertir les Français qui sont marqués par l’anticléricalisme : à ses yeux, les Français ont tort de s’en prendre à la religion, car celle-ci pourrait jouer un important rôle de régulation sociale en compensant les excès de cet esprit d’égalité qui est au cœur des peuples démocraties.

Mais il semble que Tocqueville a oublié les méfaits de la religion qui ont fait naître l’anticléricalisme en France. La religion a ses propres instincts pour reprendre le terme de Tocqueville, c’est-à-dire ses propres mauvaises tendances que peut-être l’anticléricalisme à la française combat comme nulle part ailleurs.

Et d’autre part, en ce qui concerne les meilleurs aspects de la religion, comme cet idéalisme fraternel qu’elle enseigne, on les retrouve dans l’humanisme laïque et même parfois athée qui peut, lui aussi, mettre un frein à l’individualisme et au matérialisme tels qu’ils se sont développés dans les sociétés modernes.

III Discussion

1)    Ce n’est pas tant l’égalité que le libéralisme économique qui fait naître individualisme et le matérialisme comme recherche exclusive du profit et des jouissances physiques

Tocqueville est-il objectif quand il critique l’égalité ? Noble lui-même, est-il objectif en face d’une France qui avait fait disparaître les hiérarchies qui le plaçaient lui et sa famille au sommet de la société, et qui donnaient à une petite partie des Français la possibilité de ne pas avoir tout son temps dévoré par le travail, et donc d’avoir le loisir et les moyens de se cultiver, de réfléchir, de comprendre le monde ?

L’auteur attaque donc l’égalité voyant en elle la cause de l’individualisme et du matérialisme, là où est peut-être plutôt en cause le libéralisme économique qui place chacun dans une forme de concurrence généralisée au point que les citoyens de ce type de démocratie n’ont guère la possibilité de faire autre chose que d’investir toutes leurs forces dans le travail et dans la famille.

Car l’égalité en soi serait plutôt un moyen de fraternité, comme le montre la devise de la nation française qui associe liberté, égalité et fraternité. Dans les communautés religieuses elles-mêmes, on voit comment l’égalité des membres, tous enfants d’un Dieu paternel, s’associe à la fraternité des membres qui s’entraident et se soutiennent.

De l’égalité politique américaine naît en outre, dans un système exclusivement libéral, une inégalité sociale qui sépare les riches des pauvres et qui fonde la hiérarchie sur d’autres origines que les privilèges de l’Ancien Régime. Mais il est vrai que ces riches n’ont pas la mentalité de la vieille noblesse française qui avait conscience de ses obligations morales à l’égard du peuple, et ce que voit Tocqueville en Amérique lui déplaît : en l’absence de la régulation que représente puissamment la religion en Amérique, il semble à l’auteur bien que  la démocratie ne produira que de purs égoïstes où les riches sont obsédés de leurs jouissances et se soucient peu du destin des pauvres.

Mais la régulation américaine des travers de la société libérale n’est pas forcément la réponse française ou européenne ou même la réponse de tout système démocratique dans le monde.

On peut imaginer une organisation du travail et des loisirs qui soit tout autre que celle du système libéral et qui ne revienne pas non plus à la hiérarchie de l’Ancien Régime, sans tomber dans le travers proprement libéral d’une société très inégalitaire où règne l’égoïsme.

Les grands utopies ont imaginé des organisations sociales et politiques qui laissent du temps et des forces à chacun pour se cultiver. On trouve ainsi cette idée du loisir cultivé l’utopie de Thomas More : si on n’a pas cette classe sociale que sont les privilégiés (qu’ils soient des nobles ou des nouveaux riches), le temps de travail est alors limité par le fait même qu’il est justement réparti entre tous, et tout le monde travaillant sans exception, tout le monde a du temps de loisir à égalité. Pour Thomas More, le temps de travail serait alors réduit à six heures par jours, et les Utopiens passent une grande partie de leurs loisirs à des activités culturelles avec des bibliothèques nationales et des cours universitaires offerts à tous. Dans le monde moderne où une grande du travail est remplacé par les machines, ce temps de travail obligatoire pour tous pourrait être bien plus raccourcis encore, laissant du temps à chacun pour se cultiver, pour discuter de questions politiques, pour se dévouer à la communauté autrement que par son métier.

2)    Les religions, en outre, ne sont pas que le moyen de susciter une spiritualité humaine

Si Tocqueville ne voit que la religion comme solution pour contrer la montée de l’individualisme et de l’obsession matérialiste de la richesse et des jouissances physiques, c’est parce qu’il associe d’un lien exclusif religion et spiritualité. Cette association n’est pas surprenante, car même de nos jours, beaucoup de gens considèrent que les deux termes sont parfaitement synonymes.

Mais c’est une erreur qui vient de ce que ce terme de « spiritualité » n’a pas été suffisamment conceptualisé en lui-même, même par les philosophes, sans quoi les êtres humains se seraient depuis longtemps rendu compte que la philosophie et son humanisme déiste, laïque ou athée représentent une forme ancienne de la spiritualité humaine et qui remonte à l’Antiquité.

La spiritualité consiste à avoir foi en l’humanité, et cette foi consiste elle-même à croire que l’être humain n’est pas qu’un être obsédé par les choses matérielles, mais qu’il peut se dévouer à un idéal de fraternité universelle. Avoir une âme pour Alain, c’est ainsi savoir être autre chose qu’un rouage de transmission de forces instinctives ou de conditionnements sociaux, c’est avoir la conscience et la volonté d’agir en fonction de convictions intérieures éthiques, c’est donc essayer de diffuser autour de soi, par ses paroles et ses actions, un monde plus fraternel qui n’exclut personne.

Dans les études qui ont été entreprises par des psychologues américains sur la personnalité altruiste, telle qu’elle a été en jeu dans la Seconde Guerre mondiale chez les individus qui ont mis leur vie en danger pour sauver des juifs, il y avait un certain nombre de caractéristiques qui s’enracinaient dans une éducation qui pouvait être aussi bien religieuse que philosophique et humaniste. Ces caractéristiques s’enracinent elles-mêmes dans une forte présence à soi-même née d’une conscience constamment en éveil, et de puissantes convictions  et principes moraux.

3)    Les grandes organisations nationales et internationales d’aide aux personnes en difficulté qui ne sont pas toutes religieuses.

Puisque la religion n’est pas la seule à conduire à une conception plus spirituelle du rôle de l’être humain sur terre, ainsi qu’à une fraternité universelle, il ne faut pas s’étonner que les peuples démocratiques laïques qui ont délié l’ancienne alliance entre le pouvoir politique et la religion, aient inventé leurs propres organisations d’aide humanitaire : la croix rouge, le secours populaires, médecin sans frontière, etc. ne sont pas des organisation religieuses.

Médecin sans frontière est ainsi une société caritative privée à but humanitaire, née en France en 1971, mais dont le Bureau international siège à Genève. Elle offre une assistance médicale d’urgence à des personnes qui sont prises dans des conflits armés, ou qui en sont les victimes, mais aussi dans le cadre de catastrophes naturelles, d’épidémies et de famines.

4)    Les démocraties modernes et le développement d’une solidarité nationale

Bien que les démocraties ne soit pas dénuée de grandes organisations d’entraide sociale et internationales qu’elles soient religieuses ou simplement humanistes et laïques, et que celles-ci continuent à se créer tout au long de son histoire, elles ont fait preuve d’inventivité pour que les citoyens soient solidaires les uns par rapport aux autres.

Cette solidarité nationale prend différentes formes en France : celle par exemple des retraites par répartition où les générations d’actifs prennent en charge les anciens et cotisent pour eux, tout comme, en principe ceux qui sont en ce moment des enfants ou des étudiants cotiseront un jour pour les travailleurs actuels devenus retraités. Ce système est très différent de la voie choisie aux USA où la retraite est en grande partie par capitalisation et où chacun organise ses économies et ses placements bancaires ou boursiers (les fonds de pension) en vue du moment où il ne pourra plus travailler. L’établissement de la sécurité sociale, l’éducation nationale gratuite et offerte à tous les enfants sont aussi des données essentielles de la solidarité nationale en France.

5)    La religion peut, d’autre part, conduire à un esprit communautariste qui peut favoriser la violence entre communautés de religions différentes

Pour Bergson, il y a un lien évident entre ce qu’il appelle « la société close » et l’enracinement de cette société dans une tradition religieuse particulière.

La société close c’est, selon lui, la société qui distingue entre les membres de cette société et tous les autres. C’est une société qui a des frontières non seulement politiques, mais aussi sociologiques et psychologiques. La société close s’oppose à la société ouverte qui inclut l’humanité entière. Or, la société close est faite, dans son essence, pour la guerre, affirme Bergson : « La société close est celle dont les membres se tiennent entre eux, indifférents au reste des hommes, toujours prêts à attaquer ou à se défendre, astreints enfin à une attitude de combat ».

Historiquement, il n’y a jamais eu que des sociétés closes et celles-ci, sauf dans le monde moderne, sont fondées sur le partage d’une tradition religieuse qui renforce d’autant plus les frontières psychiques et la cohésion de ses membres que les croyances partagées sont plus irrationnelles ou plus choquantes. Voici ce qu’affirme Bergson à ce sujet : «  la société close ne peut vivre, résister à certaine action dissolvante de l’intelligence, conserver et communiquer à chacun de ses membres la confiance indispensable, que par une religion issue de la fonction fabulatrice. Cette religion, que nous avons appelée statique, et cette obligation, qui consiste en une pression, sont constitutives de la société close ».

Il y a, de ce fait, un lien historique entre le pouvoir politique autoritaire qu’on trouve dans les sociétés traditionnelles et la religion, l’un appuyant l’autre et s’opposant l’un et l’autre à la fois au développement des sciences d’une part et d’autre part aux tentatives d’expression du doute au regard des croyances religieuses par les membres de la communauté religieuse.

D’où le mouvement des Lumières qui attaqua l’obscurantisme, mais aussi l’intolérance et le fanatisme qui découlent non de la spiritualité authentique des religions, mais de leurs aspects traditionnels et de leur lien au magique et au miraculeux, lien très archaïque puisqu’il s’enracine dans le chamanisme, la plus ancienne des religions.

 

Conclusion

Si Tocqueville met en avant la religion comme seul moyen de lutter contre ce qu’il appelle des « instincts fort dangereux » suggérés, selon lui, par l’égalité, le futur des démocraties qui ont refusé, contrairement aux États-Unis d’Amérique, de lier l’État à la religion majoritaire du peuple, est cependant tout autre que le monde d’égoïstes qu’il imagine proprement démocratique. Ainsi, la nation française a montré une inventivité manifeste dans la création de solidarités nationales.

Mais Tocqueville n’aime pas cette orientation sociale que prennent les États démocratiques qui s’occupent de tout ce qui, à ses yeux, relève de la vie privée : éducation, aide aux plus pauvres, hôpital, etc. Il a peur pour la liberté individuelle, et annonce le développement d’une sorte de « pensée commune » au sein des nations où l’État démocratique organise tant de choses : « L’éducation, aussi bien que la charité, est devenue, chez la plupart des peuples de nos jours, une affaire nationale. (…) L’uniformité règne dans les études comme dans tout le reste ; la diversité, comme la liberté, en disparaissent chaque jour ». Pour lui, l’État démocratique se présente de plus en plus comme un « pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leurs jouissances, et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux »  mais laisse les êtres humains à l’état infantile, dépendants en toutes choses et tous semblables. L’individualisme qui y règne s’accompagne d’une absence d’individuation qui est, aux yeux de Tocqueville directement contraire à la liberté qu’il chérit beaucoup plus que l’égalité. 

Tocqueville est en effet foncièrement un libéral, mais le libéralisme qu’il prône n’est-il pas, en réalité, le vrai coupable de cet esprit matérialiste et égoïste qui se déploie dans les démocraties historiques ?

 

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