Cours sur la culture

LA CULTURE

I : APPROPRIATION DU VOCABULAIRE

  1. La culture face à la nature

Ce qui est naturel se définit par son autonomie : c’est ce qui, selon Aristote, possède le principe de son mouvement. Le naturel s’oppose, de ce point de vue là à l’artificiel de ce qui est fait par l’être humain. Ainsi, l’arbrisseau grandit par ses propres capacités d’assimilation des nutriments de la terre. C’est un être vivant et donc un être naturel. En revanche, la voiture ne se déplace pas toute seule, elle ne possède pas en elle-même et par elle-même le principe de son mouvement. C’est un être artificiel, né de l’ingéniosité humaine. 

Donc il y a deux mondes qui s’opposent : d’un côté le monde des choses êtres naturels ce qu’on appelle « la nature » et, de l’autre, le monde des choses faites par l’être humain. D’un côté la forêt, la mer, la steppe, le vent, le soleil, etc., et de l’autre, la ville, le béton, les immeubles, les voitures, LES avions, les ordinateurs, les robots, etc. La culture est du côté des productions humaines, mais à cela ne s’arrête pas le sens du mot « culture ». 

Quand nature et culture sont imbriquées l’une dans l’autre : nous disions tout à l’heure que l’arbre est naturel face par exemple à la voiture. Mais il y a des gens qui s’occupent des arbrisseaux, qui les plantent, qui les aident à bien pousser et à lutter contre les maladies. Ce sont des arboriculteurs et on voit que, dans ce mot, il y a le mot « culture ». LA CULTURE A DONC POUR PREMIER SENS, LA TRANSFORMATION DE LA NATURE POUR LA RENDRE HABITABLE PAR LES ÊTRES HUMAINS, avec l’apparition de l’agriculture à la préhistoire (au néolithique, il y a environ 10 000 ans) : la domestication des plantes. 

On a donc à nouveau deux mondes, non plus cette fois d’un côté la nature et de l’autre le monde rempli d’artifices des hommes, mais d’un côté UNE NATURE SAUVAGE, intacte, non transformée par l’être humain face à une nature transformée, cultivée, exploitée, polluée. 

L’apparition de l’agriculture marque la naissance de la culture au sens large, c’est-à-dire de tout ce que les êtres humains apprennent par expérience ; ils le transmettent ensuite aux générations suivantes. 

Il y a alors une accumulation du savoir, particulièrement quand apparaît l’écriture qu’on date à environ 3500 ans avant notre ère c’est-à-dire à ce moment précis où on quitte la préhistoire pour entrer dans la période historique la plus ancienne : l’Antiquité. 

LA CULTURE C’EST L’ENSEMBLE DES CHOSES TRANSMISES DE GÉNÉRATION EN GÉNÉRATION et en particulier LE LANGAGE (en tant que TECHNIQUE DE COMMUNICATION), premier outil sans doute des hominidés, LA TECHNOLOGIE (en tant que L’ENSEMBLE DES OUTILS ET MÉTHODES POUR AGIR SUR LA MATIÈRE), L’ART et LA RELIGION.

Si on revient en arrière, avec l’apparition de l’agriculture, on voit bien que ce qui se transmet de génération en génération, ce sont les techniques agricoles. Avant il y avait déjà une certaine transmission culturelle (pierre polie, céramique et surtout le LANGAGE qui accompagne l’arrivée de l’espèce homo sapiens, notre espèce apparue à environ – 300 000 ans). En étant nomades, c’est-à-dire des chasseurs cueilleurs les êtres humains n’avaient pas besoin de changer leur environnement. Le monde restait foncièrement sauvage. La sédentarisation transforme peu à peu le paysage pour en faire un monde exploité par l’être humain.

Cela pose de nos jours d’évidentes questions écologiques.

La nature sauvage disparaît peu à peu. On peut même se demander si à l’heure actuelle une nature sauvage intacte des actions transformatrices de l’être humain, non polluée, existe encore. 

Qu’est-ce que les êtres humains ont fait de cette transformation du monde naturel en monde soumis à la satisfaction de leur besoin ? 

Cela questionne la responsabilité de l’être humain face à la nature qui ne nous appartient pas à nous les êtres humains exclusivement, mais à l’ensemble des êtres vivants. C’est un patrimoine qui dépasse l’humanité et qui inclut cette dernière dans l’ensemble de la biosphère. 

Cela interroge aussi le rôle de l’humanité : quel est son rôle ? Est-ce son rôle d’exploiter et de piller les ressources naturelles sans se soucier de l’avenir de l’humanité et des autres espèces ? Ou bien est-ce qu’il a le rôle de gardien, de celui qui prend soin comme on pourrait le penser, car le mot « culture » vient du latin « colere » qui signifie « mettre en valeur », « prendre soin », « conserver et améliorer ».

Les êtres humains ont-ils pris soin de la nature ou bien l’ont-ils irrémédiablement endommagée ?

  1. La nature humaine : l’inné face à l’acquis

L’être humain est à la fois un être vivant, donc un être de la nature. Mais il est aussi un être humain qui baigne dans un bain culturel éducatif. On distingue, ainsi, ce qui est inné : naturel, et instinctif et ce qui est acquis : le culturel c’est-à-dire ce qui s’apprend. 

Par exemple, respirer, c’est naturel, mais parler une langue particulière c’est culturel. Mais, en même temps, avoir le potentiel physiologique et psychologique de parler une langue, c’est, pour l’être humain, naturel. La nature humaine est donc, d’abord et de manière innée, un potentiel d’humanité qui implique une forme de culturalité qui, elle-même dépend de la communauté culturelle, du milieu proprement humain. La distinction entre ce qui est inné et ce qui est acquis est donc très difficile à faire chez l’être humain. Par exemple, nous disions que manger c’est naturel, mais on ne mange pas les mêmes choses selon les cultures particulières. 

À partir du moment où les êtres humains ont commencé à se rendre compte de l’importance de la culture pour eux, ils ont cherché à mesurer le pourcentage de culture et de nature. « Combien de pourcentage d’innéité et de culturalité chez l’être humain ? » se demande-t-on au XXe siècle. Comment découvrir la part de nature sauvage, instinctive, innée sous la couche de culture ? 

On a, depuis, renoncé depuis à séparer l’un de l’autre. À partir du XXIe siècle, les anthropologues savent que l’être humain est par nature un être destiné à la culture. On reconnaît que pour l’être humain et lui seulement, la nature ne peut pas exister sans un BAIN CULTUREL pour l’éveiller. L’être humain est donc naturellement fait pour être un être de culture. Mais il ne peut pas réaliser cette nature humaine, sans les autres. Ce qui découle de là c’est la prise de conscience que chacun a une énorme dette à l’égard des autres. L’être humain ne peut pas être un être humain, ni être lui-même, en tant qu’être humain, sans les autres. 

Ainsi, pour prendre un exemple, l’être humain possède des gènes qui le destinent au langage, à parler une langue. Mais s’il ne vit pas dans un milieu humain, dans un milieu humain où l’on parle, il ne peut pas parler. Le milieu culturel est nécessaire au déploiement de la nature humaine. 

Les enfants qui sont perdus à ce milieu culturel, ne peuvent plus apprendre à avoir un comportement humain, ou ils le désapprennent, on les appelle « LES ENFANTS SAUVAGES ». 

(Voir le documentaire de Teyssandier sur les enfants sauvages)

Qu’est-ce que ce bain culturel ? Ce n’est pas exactement la même chose que l’éducation qui est volontaire. Apprendre à parler ce fait presque tout seul, par imitation. Mais on peut parler d’une manière qui n’est pas courtoise, et les parents corrigent cette manière apprise hors de la maison (ou parfois aussi à la maison). Le bain culturel c’est ce que l’on apprend par le fait qu’on vit avec les autres d’une même culture.

  1. La transmission culturelle se fait dans une culture donnée

Le culturel, c’est l’ensemble des acquis avions-nous dit, mais ces acquis ne sont pas personnels. Quand c’est personnel, on ne parle pas de culture, mais d’expérience. 

Le culturel, c’est ce qui se transmet de génération en génération, c’est ce qui constitue le PATRIMOINE que chaque génération à la fois transmet à la suivante et augmente par ses propres acquisitions. Ce patrimoine est toujours d’abord celui d’une communauté culturelle donnée. 

Si le langage comme potentialité humaine est une donnée universelle, chacun n’apprend à parler qu’une langue particulière. Cela se fait par imprégnation, par imitation des personnes proches, car l’être humain est extrêmement doué d’imitation. En même temps que chacun apprend une langue, il apprend les mœurs de son pays, sa religion, et il apprend une certaine esthétique, il accède aussi à un niveau technologique qui est celui de sa société. 

Chacun étant plongé, dès la naissance, dans une milieu culturel donné, il a l’impression que ce milieu est naturel. Et quand il rencontre des étrangers, qu’il est confronté à l’altérité culturelle, il commence par un rejet de cette altérité : ce sont des barbares ou des sauvages à ses yeux. Chaque culture a le sentiment premier d’être la seule culture, et dès lors, l’expression d’une véritable civilisation (si le mot « culture » s’oppose au mot « nature », le mot « civilisation » s’oppose au mot « sauvagerie »). 

Dans un second temps, on hiérarchise les cultures. Il y a un ethnocentrisme spontané qui fait que chacun est d’abord sourd à l’altérité culturelle et voit tout ce que vivent les autres cultures à la lumière de sa propre culture et de ses valeurs. Cet ethnocentrisme, lorsqu’il s’appuie sur les croyances religieuses (ou athée), peut être violent. Nous sommes confrontés alors à l’intolérance, au fanatisme, et aux guerres de religion. 

Ce n’est que dans un troisième temps (et pour l’histoire moderne, de nos jours) qu’un certain goût pour l’altérité culturelle est en jeu. On se plait alors de découvrir toutes les expressions culturelles de l’être humain qui ne sont pas les nôtres. Chacun se trouve confronté à une sorte de patrimoine mondial de l’humanité auquel il tient. Les Occidentaux se mettent à faire du yoga (inventé en Inde), raffolent des films orientaux, la pizza italienne se mange dans le monde entier, etc. 

Les êtres humains prennent conscience qu’ils ont besoin de cette diversité culturelle. C’est une richesse patrimoniale qui n’appartient pas seulement à la culture qui la transmet mais à tous les enfants du monde. 

  1. La culture de l’homme cultivé

La culture de l’homme cultivé, c’est ce qui permet à quelqu’un de lire le présent en le liant aux racines du passé. C’est l’accès et la mémoire des grandes œuvres du passé, celles de l’art, de la littérature, de la philosophie, c’est aussi l’histoire des sciences, et l’histoire nationale et internationale. 

Si tout enfant humain baigne dans une culture particulière, il y a de très grandes inégalités dans le partage du savoir accumulé, dans l’appropriation par tel ou tel enfant du patrimoine culturel de sa culture ou même du patrimoine culturel de l’humanité. 

« Avoir de la culture » ou « être cultivé » renvoie à une forme de supériorité qui accompagne la notion de classes sociales. L’enfant de parents cultivés sera « cultivé » lui-même du fait qu’il baigne dans un milieu culturel cultivé, c’est-à-dire qui possède le savoir le plus poussé en ce qui concerne le patrimoine culturel national et international. 

Pierre Bourdieu a ainsi montré une opposition entre la culture savante des élites et la culture populaire des autres. La culture savante qu’il appelle « culture légitime » est un moyen de se distinguer, de marquer une différence et une domination sur les autres. 

Quel est le rôle de l’école : en France, sous la IIIe République, l’école était considérée comme le moyen de diffuser la culture de l’homme cultivé, à tout le monde, et de rendre chaque citoyen suffisamment cultivé pour avoir sa place sur l’espace public, pour pouvoir se présenter, par exemple, à une élection politique, ou pour écrire une œuvre. 

Cette ambition est-elle toujours d’actualité ? L’école va-t-elle dans le sens d’une reproduction des classes sociales et donc est-elle un instrument de la domination ou bien va-t-elle essayer d’instaurer plus d’égalité, en rendant accessible à tous et à toutes la culture savante et légitime ? Peut-on se cultiver tout seul ?

  1. Les trois étapes de l’humanité : être vivant, être humain, être soi

L’être humain contrairement à l’animal, et du fait de sa nature où à la fois l’inné et l’acquis s’entremêlent ne naît pas réalisé dans son être, il lui faut suivre un chemin d’individuation.

L’individuation c’est le fait de devenir un individu dans la singularité de son expression : on parle d’unicité, le fait que chacun est unique.

Les animaux aussi possèdent une forme d’unicité, en particulier ceux qui sont issus d’une reproduction sexuée, car les gènes venant des parents s’organisent, pour chaque petit, d’une manière absolument unique. Mais cette unicité se traduit toujours dans un comportement d’espèce. Un chat reproduit toute sa vie, le comportement de ses parents, sans grandes variantes. 

Chez l’être humain, il a de grandes variations, individuelles, et aussi entre communautés humaines qui n’obéissent pas aux mêmes règles et d’inventent pas les mêmes mœurs. 

Pour l’être humain, en tant qu’être individuel, il y a trois étapes : 

  • en tant qu’être vivant, il naît dans la nature et possède quelques instincts, un patrimoine génétique, et surtout un potentiel inné d’humanité qui fait qu’il est destiné à parler, à marcher sur deux jambes, à parler, à raisonner, à éprouver des émotions esthétiques, mystiques, etc. Mais pour cela, il faut qu’il baigne, dès sa conception, dans un milieu humain. L’enfant sauvage c’est l’enfant qui ne va pas plus loin. Il ne réalise pas son potentiel d’humanité. Selon le type de vie qui est la sienne (sauvage isolé, sauvage pris en charge par un animal ou une communauté animale, sauvage par isolement, ce qu’on appelle l’enfant-placard), il aura accès à d’autres déploiements, souvent par imitation de l’animal qui le prend en charge.

    Exemple : tous les êtres humains ont, sauf pathologie particulière, un patrimoine génétique qui les destine au langage. Mais, sans le bain linguistique que représente la vie avec ses semblables, il ne parviendra jamais à parler. 

  • En tant qu’il baigne dans un bain culturel donné, au sein de sa famille, l’être humain devient un membre d’une communauté culturelle particulière. Il apprend à parler la langue de ses parents, il se socialise par l’éducation que ses parents lui donnent, il pense à travers les croyances et les idéologies de son milieu. C’est le stade conformiste de l’humanité, c’est-à-dire le stade où l’être humain est le produit d’un milieu. Il n’est pas encore lui-même, il ne pense pas encore par lui-même. Il est plein de préjugés. C’est le stade de l’ethnocentrisme. 

    Exemple, l’enfant apprend à parler une langue particulière.

  • En tant qu’il est un être humain, il doit dépasser le stade du conformisme. Il doit apprendre à devenir un individu qui se distingue de son milieu par le fait qu’avant de dire quelque chose, il réfléchit par lui-même. Il apprend à s’autonomiser par rapport au milieu qui est le sien. C’est le stade de l’individuation. 

    Socrate a joué un rôle très important dans la possiblité qui est à partir de lui offerte aux êtres humains d’accéder à leur autonomie. D’une certaine manière c’est un des Pères de l’humanité, car ce « premier individu de l’histoire de la pensée occidentale » comme le désigne Pierre Hadot, n’avait qu’un but : enseigner à ses interlocuteurs à penser par eux-même. D’où sa méthode d’enseignement : la dialectique. C’est l’ambition de la philosophie, cette discipline particulière, que de suivre les traces de Socrate : elle enseigne à penser par soi-même. Mais comment pense-t-on par soi-même ?

    Exemple, on apprend à exprimer une parole singulière (on trouve sa pensée, et son style).

6) Comment parvient-on à être soi ? 

L’idéal serait de rencontrer un père spirituel comme le fut Socrate, mais tout le monde n’a pas cette chance. Les cours de philosophie en terminale représentent une approche intéressante, mais cela ne suffit pas. 

Le moyen d’être soi, c’est de sortir de sa culture, et de voyager. Il faut s’élever au-dessus de ses habitudes culturelles et tenter d’avoir accès au patrimoine mondial de l’humanité. 

Une autre méthode, c’est de lire. Il faut lire les grandes œuvres du passé, d’abord parce que les personnes du passé ont forcément des vues différentes de celles qu’on a maintenant, et leur vision peut nous apprendre à mettre à distance nos propres croyances, et idéologies modernes. Ensuite, parce que ces grandes œuvres sont le fait de personnes qui pensent par elles-mêmes. Dialoguer intérieurement avec ces grands auteurs, est aussi un chemin d’individuation. D’où l’importance de s’approprier le patrimoine culturel national et international. Il faut devenir une personne cultivée. 

II : NAISSANCE DE L’ANTHROPOLOGIE MODERNE

L’idée que l’être humain est un être essentiellement culturel n’est pas une idée très ancienne. Elle naît cette idée au XVIIIe siècle. Avant, on considère que l’être humain est essentiellement un être métaphysique : il fait l’intermédiaire entre le monde mortel des animaux, et le monde immortel divin. Il a quelque chose du divin. C’et dans les mythes religieux que s’exprime cette première anthropologie, intuitive, non savante, mais intéressante où l’humanité se saisit comme un moyen terme entre le monde naturel et le monde divin. On abordera cette vision dans la IIIe partie du cours. 

Entre la vision religieuse et mythologique de l’humanité et la vision moderne qui révèle à quel point il est un être culturel destiné à conquérir son individualité, il y a les siècles où naît et se construit l’anthropologie moderne : à partir du XVIIIe siècle jusqu’à la fin du XXe siècle. 

Pourquoi à partir du XVIIIe siècle ? C’est le siècle des Lumières qui se caractérise par la mise à distance des enseignements religieux dans tous les domaines, donc évidemment aussi en ce qui concerne la nature de l’être humain qu’on cherche en faisant abstraction de tous les enseignements dits de la Révélation. 

  1. Rousseau et son homme naturel

Rousseau va jouer un rôle essentiel dans la naissance de l’anthropologie moderne. C’est lui qui, pour la première fois, oppose nature et culture. Il part du fait que la culture c’est tout ce qu’on apprend, donc ce n’est pas inné, et dès lors pour trouver ce qui est inné chez l’être humain, il faut trouver un être humain qui vit seul dans la nature. 

Bien évidemment, personne n’a jamais vu des êtres humains vivant isolément dans la nature, sauf les accidents que représentent les enfants sauvages. Mais, à l’époque de Rousseau, les intellectuels savent qu’ils n’ont pas accès à tout le savoir sur l’être humain, que ce savoir est en construction, qu’il faudra beaucoup d’exploration pour avoir épuisé la découverte des différentes communautés humaines et peut-être alors, pensait-il, on découvrira les traces très ancienne d’êtres humains vivants seuls dans la forêt, ou peut-être en trouvera-t-on en explorant des contrées lointaines et isolées. 

Il appelle cet état d’isolement de l’être humain dans la nature, « l’état naturel » (par opposition donc à l’état de société qui est l’état culturel). 

Mais, Rousseau était conscient que peut-être sûr cet état de nature n’avait jamais existé : 

« (…) ce n’est pas une légère entreprise de démêler ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la nature actuelle de l’homme, et de bien connaître un état qui n’existe plus, qui n’a peut-être point existé, qui probablement n’existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d’avoir des notions justes, pour bien juger de notre état présent. » (Préface du Discours sur l’inégalité)

On voit bien, dans ce passage que la notion d’état de nature est plus une hypothèse d’école qu’une réalité anthropologique. Mais c’est une hypothèse nécessaire aux yeux de Rousseau, pour comprendre la réalité humaine d’aujourd’hui, c’est-à-dire pour comprendre tout ce que l’être humain doit aux autres (du fait de la transmission culturelle) mais aussi tout ce que cette transmission culturelle peut avoir de dangereux. Ainsi, pour traiter de la question qui l’intéresse dans ce discours, la question de l’origine de l’inégalité, son hypothèse lui permet déjà de répondre que l’inégalité est beaucoup plus culturelle que naturelle. Dans l’état de nature, les êtres humains sont relativement égaux. La culture implique un effet d’accumulation de savoir mais aussi de richesses qui creuse l’inégalité, et donc le malheur des êtres humains qui aspirent à l’égalité. 

« (…) je le supposerai conformé de tout temps comme je le vois aujourd’hui, marchant à deux pieds, se servant de ses mains comme nous faisons des nôtres, portant ses regards sur toute la nature, et mesurant des yeux la vaste étendue du ciel.

En dépouillant cet être ainsi constitué de tous les dons surnaturels qu’il a pu recevoir, et de toutes les facultés artificielles qu’il n’ a pu acquérir que par de longs progrès ; en le considérant, en un mot, tel qu’il a dû sortir des mains de la nature, je vois un animal moins fort que les uns , moins agile que les autres, mais, à tout prendre organisé le plus avantageusement de tous : je le vois se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas ; et voilà ses besoins satisfaits. La Terre abandonnée à sa fertilité naturelle, et couverte de forêts immenses que la cognée ne mutila jamais, offre à chaque pas des magasins et des retraites aux animaux de toute espèce. Les hommes dispersé parmi eux, observent imitent leur industrie, et s’élève ainsi jusqu’à l’instinct des bêtes, avec cet avantage que chaque espèce n’a que le sien propre et que l’homme n’en ayant peut-être aucun qui lui appartienne, se les approprie tous, se nourrit également de la plupart des aiments divers que les autres animaux se partagent, et trouve par conséquent sa subsistance plus aisément que ne peut faire aucun eux. 

Accoutumés dès l’enfance aux intempéries de l’air, et à la rigueur des saisons, exercés à la fatigue, et forcés de défendre nus et sans armes leur vie et leur proie contre les autres bêtes féroces, ou de leur échapper à la course, les hommes se forment un tempérament robuste et presque inaltérable (…). (Discours sur l’inégalité, Partie I)

Bien sûr il s’agit d’une rêverie, d’une chimère, mais d’une chimère qui a fait naître toute la réflexion sur la nature humaine et sa singularité, et à partir de Rousseau, on commence à prendre conscience que l’être humain par sa seule nature n’est pas complètement humain. Il ressemblerait, s’il était seul dans la nature, aux orang-outang, dont Rousseau avait entendu parler, se demandant s’il ne s’agissait pas là de son homme naturel, parce que l’orang outang a la particularité de vivre isolément dans la forêt, sauf durant l’enfance où la relation avec la mère est longue et de grande qualité. 

Rousseau, de façon très moderne cherche ce noyau inné d’humanité qui permet à l’être humain de devenir un être culturel. Il le trouve dans la perfectibilité. 

« Mais quand les difficultés qui environnent toutes ces questions (concernant la différence entre l’homme et l’animal) laisseraient quelque lieu de disputer, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle  il ne peut y avoir de contestation : c’est la faculté de se perfectionner ; faculté qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu, au lieu qu’un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile? N’est-ce point qu’il retourne ainsi dans son état primitif et que, tandis que la bête, qui n’a rien acquis et qui n’a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme reperdant par la vieillesse ou d’autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? Il serait triste pour nous d’être forcés de convenir que cette faculté distinctive, et presque illimitée, est la source de tous les malheurs de l’homme; que c’est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents; que c’est elle qui, faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même et de la nature. » Rousseau, Discours sur l’inégalité, I.

 

Par ailleurs, Rousseau s’était aussi intéressé aux enfants sauvages, ces enfants qui, par malheur, par accident, ou par maltraitance ne bénéficient pas du bain culturel qui est normalement le fait de toute enfance humaine. D’autres après lui s’y sont intéressés, en particulier La Société des Observateurs de l’homme, société formée sous la Première République française.  

  1. La Société des observateurs de l’homme et Victor de l’Aveyron : le cas des enfants sauvages

La Révolution française rejette encore plus drastiquement les enseignements religieux, et veut construire un savoir totalement émancipé, complètement laïque. 

En France, la Société des Observateurs de l’homme, fondée par Louis François Jauffret dans la Première République française (suite à la Révolution) afin de fonder une véritable anthropologie. Cette Société réunit ainsi des psychiatres, des savants (comme Frédéric Cuvier, un zoologiste et paléontologue, des grands voyageurs (comme Bougainville qui fit le premier tour du monde français). 

Il s’agissait de mettre en commun toutes les connaissances qui était possibles sur l’être humain pour fonder une anthropologie scientifique : il s’agissait de mettre en œuvre une « science générale de l’homme », capable de l’observer « sous ses différents aspects physiques, intellectuels et moraux ».

On fit par exemple venir au siège de la Société, un Chinois qui résidait à Paris pour qu’il puisse donner des informations sur les mœurs de cette communauté culturelle très lointaine. 

Les grands explorateurs font des dissertations et observations de leurs voyages, certains organisent des expéditions scientifiques comme Nicolas Baudin qui a exploré les mers du Sud, jusqu’à l’océan Pacifique. 

Les psychiatres, comme Philippe Pinel, de leur côté, présentent les cas des pathologies psychiques les plus singulières pour qu’on puisse mieux comprendre comment se manifeste le développement sain de l’être humain. 

Enfin, on s’intéresse beaucoup au cas des enfants sauvages. Un cas a été particulièrement étudié et de ce fait rendu célèbre, le cas de Victor de l’Aveyron que la Société fit venir à Paris et dont elle confia la rééducation à Jean Itard, un médecin spécialiste des enfants sourds et muets. 

Ce cas, devait permettre d’imaginer ce que pourrait bien être l’homme naturel, c’est-à-dire l’être humain qui n’aurait pas été déformé ou transformé ou amélioré par la culture.

Définition de l’enfant sauvage : c’est un enfant soustrait, pour un temps plus ou moins prolongé, au milieu humain et culturel.

Il y a différents enfants sauvages : les enfants isolés comme Victor, les enfants pris en charge par un animal ou une communauté d’animaux et les enfants isolés au sein de la communauté humaine (les enfants placards).

 

« En 1797, dans le Tarn, très exactement dans les bois de Lacaune, on voit, jouissant d’une liberté insolite, un enfant nu, qui fuit tout témoin. Capturé une première fois au lieudit La Bassine, il réussit à s’enfuir et à errer quinze mois. A la mi-juillet 1798, des chasseurs, l’apercevant sur un arbre, de nouveau s’en emparent et le confient à une veuve, garde bénévole du plus proche village. Prisonnier une semaine, il réussit à s’échapper encore et à hiverner de longs mois en forêt, comme en témoigne le rapport Guiraud, commissaire du gouvernement. Le 9 janvier 1800 (19 nivôse an VIII), à sept heures du matin, il s’égare et se laisse reprendre à huit cents mètres du village dans le jardin d’un certain Vidal, teinturier du territoire de Saint Sernin sur rance en Aveyron. Placé le 10 janvier (20 nivôse) à l’asile de Saint Affrique, et le 4 février (15 pluviôse) à Rodez, il est l’objet d’une première observation, et d’une première dissertation, celle du naturaliste Bonnaterre, qui signale sa taille : un mètre trente-six, son genu valgum droit, son murmure quand il mange, ses colères subites, sa dilection pour les flammes, son sommeil réglé sur le lever et le coucher du soleil, ses efforts pour retrouver sa liberté, son absence enfin de conscience de toute image spéculaire – il regarde, derrière le miroir, le personnage qu’il suppose caché. Les journaux s’emparent du fait divers. Un ministre s’y intéresse : sur son ordre, on conduit l’enfant à Paris, à fin d’étude. Le plus célèbre psychiatre de l’époque, Pinel, fait un rapport sur le sauvage et voit en lui non l’individu privé de pouvoirs intellectuels par son existence excentrique mais un idiot essentiel parfaitement identique au fond à tous ceux qu’il a connus à Bicêtre. Itard, tout nouvellement médecin-chef de l’institution des sourds-muets, rue Saint-Jacques, grand lecteur de Locke et de Condillac, convaincu que l’homme n’est pas « né » mais « construit », se permet d’être d’une opinion contraire. Il constate l’idiotie mais il se réserve le droit d’y voir non point un fait de déficience biologique mais un fait d’insuffisance culturelle. Il espère – sans tenir compte d’un devenir irréversible – éveiller tout à fait l’esprit de l’enfant et confondre ainsi ses contradicteurs. On lui offre la possibilité d’administrer des preuves en remettant le « sauvage » entre ses mains.

A son arrivée à Paris et rue Saint-Jacques, l’enfant de l’Aveyron, le visage dévoré de mouvements nerveux, écrasant ses yeux de ses poings, les mâchoires serrées, dansant sur place, et souvent convulsionnaire, cherche sempiternellement à s’enfuir. Passant de l’effervescence gestuelle à la plus totale prostration, excité par la neige où il se vautre, il est calmé – nouveau Narcisse – -par la vie de l’eau tranquille du bassin au bord duquel volontiers il rêve, ou encore par la lune brillante que, figé, il admire le soir. Incapable d’imiter, les jeux des enfants le laissant indifférent, il voue bientôt à l’autodafé les quelques quilles qu’on lui a offertes. Son seul travail – appris à Rodez ou dans la vie sylvestre – se réduit à écosser quelques gousses de haricots. 

Alors même qu’il est à l’âge de la puberté son médecin s’étonne de sa stérile agitation et de son absence d’appétit sélectif à l’égard des personnes du sexe. Il s’étonne de bien d’autres traits encore : l’analgésie cutanée car il saisit souvent de la main des tisons en dépit de sa peau très fine ; l’insensibilité au tabac même logé dans la narine ; l’indifférence à l’égard des coups de pistolet tiré à blanc dans son dos, alors qu’il sait se retourner quand on brise une noix ; la répugnance à coucher dans un lit ; l’impassibilité sous les froides averses ; l’imperturbabilité dans la puanteur, les miasmes, les remugles ; l’aversion – chez ce végétarien qui se nourrit de glands, de tubercules et de châtaignes crues – pour les sucreries, les épices, les alcools et le vin ; le mépris, en somme, à l’égard de tous les signes de civilisation qui s’allie chez lui à un élan vers la réalité brute, vers l’eau pure dont il fait ses délices, et vers l’orage noir qui s’annonce dans l’air. 

L’attention, dispersée, vacillante, anxieuse, promène le regard sur tout et rien. La vue ne fait pas le départ entre un objet réel et un objet pictural. L’ouïe se désintéresse de la voix humaine et des explosions comme des musiques – sinon du bruit de l’épluchage des marrons. L’odorat se satisfait à humer ce qui se rencontre, branches et feuilles, pierre, terre et chairs. Plus misérable qu’un chimpanzé l’enfant ne sait pas ouvrir les portes, ni grimper sur des piédestaux pour accéder à une proie lointaine. Aussi démuni que l’animal pour le langage, sa gorge n’émet qu’un son unique et dépoli. Le visage de Victor, qui va de d’apathie morose au ricanement incongru – écorce purement physiologique du rire – est incontestablement celui de l’arriéré profond. Itard va s’attacher, au cours des années qui vont suivre, à provoquer en lui quelques métamorphoses. »

Lucien Malson, Les Enfants sauvages.

« Beaucoup de curieux se faisaient une joie de voir quel serait son étonnement à la vue de toutes les belles choses de la capitale. D’un autre côté, beaucoup de personnes, recommandables d’ailleurs par leur lumière, oubliant que nos organes sont d’autant moins flexibles et l’imitation d’autant plus difficile, que l’homme est éloigné de la société et de l’époque de son premier âge, crurent que l’éducation de cet individu ne serait l’affaire que de quelques mois, et qu’on l’entendrait bientôt donner sur sa vie passée, les renseignements les plus piquants. Au lieu de tout cela que vit-on ? Un enfant d’une malpropreté dégoûtante, affecté de mouvements spasmodiques et souvent convulsifs, se balançant sans relâche comme certains animaux de la ménagerie, mordant et égratignant ceux qui le servaient ; enfin indifférent à tout et ne donnant de l’attention à rien.

On conçoit facilement qu’un être de cette nature ne dût exciter qu’une curiosité momentanée. On accourut en foule, on le vit sans l’observer, on le jugea sans le connaître, et l’on n’en parla plus.

On conçoit facilement qu’un être de cette nature ne dût exciter qu’une curiosité momentanée. On accourut en foule, on le vit sans l’observer, on le jugea sans le connaître, et l’on n’en parla plus.»

Jean Itard, Mémoire et rapport sur Victor de l’Aveyron, in Lucien Malson, les Enfants sauvages.

  1. La philosophie du XXe siècle : l’être humain est pensé comme n’ayant pas de nature

Le structuralisme : l’être humain n’est qu’un carrefour de déterminations

Le structuralisme est un courant de pensée (et non une école) réunissant la linguistique, l’anthropologie, la psychanalyse, la philosophie, l’histoire (lecture marxiste), la critique littéraire autour de la mise en évidence du fait que l’être humain et sa pensée apparemment individuelle est le produit d’une langue, d’interactions sociales et politiques, etc. C’est la notion de sujet individuel qui était attaqué. 

L’existentialisme : l’être humain n’est qu’une liberté en situation

Dans une conférence de 1945, publiée en 1946, L’existentialisme est un humanisme, Sartre revient sur une posture classique, pour défendre l’humanisme attaqué par le structuralisme. 

« Au XVIIIe siècle, dans l’athéisme des philosophes, la notion de Dieu est supprimée, mais non pas pour autant l’idée que l’essence précède l’existence. Cette idée, nous la retrouvons un peu partout : nous la retrouvons chez Diderot, chez Voltaire, et même chez Kant. L’homme est possesseur d’une nature humaine ; cette nature humaine, qui est le concept humain, se retrouve chez tous les hommes, ce qui signifie que chaque homme est un exemple particulier d’un concept universel, l’homme ; chez Kant, il résulte de cette universalité que l’homme des bois, l’homme de la nature, comme le bourgeois sont astreints à la même définition et possèdent les mêmes qualités de base. Ainsi, là encore, l’essence d’homme précède cette existence historique que nous rencontrons dans la nature.

L’existentialisme athée, que je représente, est plus cohérent. Il déclare que si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme ou, comme dit Heidegger, la réalité-humaine. Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. L’homme est non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence, l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Tel est le premier principe de l’existentialisme. (…) Mais si vraiment l’existence précède l’essence, l’homme est responsable de ce qu’il est. Ainsi, la première démarche de l’existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu’il est et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence. Et, quand nous disons que l’homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l’homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu’il est responsable de tous les hommes.(…) Quand nous disons que l’homme se choisit, nous entendons que chacun d’entre nous se choisit, mais par là nous voulons dire aussi qu’en se choisissant il choisit tous les hommes. En effet, il n’est pas un de nos actes qui, en créant l’homme que nous voulons être, ne crée en même temps une image de l’homme tel que nous estimons qu’il doit être. Choisir d’être ceci ou cela, c’est affirmer en même temps la valeur de ce que nous choisissons, car nous ne pouvons jamais choisir le mal ; ce que nous choisissons, c’est toujours le bien, et rien ne peut être bon pour nous sans l’être pour tous. (…) Si je suis ouvrier, et si je choisis d’adhérer à un syndicat chrétien plutôt que d’être communiste, si, par cette adhésion, je veux indiquer que la résignation est au fond la solution qui convient à l’homme, que le royaume de l’homme n’est pas sur la terre, je n’engage pas seulement mon cas : je veux être résigné pour tous, par conséquent ma démarche a engagé l’humanité tout entière. » Sartre, L’existentialisme est un humanisme.

Une partie du travail de l’anthropologie du XXIe siècle, c’est de comprendre et de faire comprendre au grand public que l’on ne peut pas séparer la nature de la culture. 

III : LES MYTHES (LA CULTURE ET LA RELIGION DANS L’ANTIQUITE)

(L’anthropologie intuitive des anciens mythes : l’être humain s’apparaît à lui-même comme un être métaphysique)

Question de définition : qu’est-ce qu’un mythe ? Récit imaginaire (non historique) des origines mettant en scène de manière symbolique la condition humaine, donnant de ce fait des clés de compréhension sur la nature de l’être humain.

  1. Le mythe de Prométhée tel que Platon le restitue a travers la bouche du sophiste Protagoras

Dans ce mythe, il y a trois moments-clé et donc trois anthropologies qui se succèdent. 

  • Le temps de la défaillance zoologique de l’être humain

L’être humain à un moment donné a cherché à savoir ce qui le distinguait des animaux, et peut-être que la première chose qui l’a frappé, c’est qu’il n’a rien de remarquable en ce qui concerne les qualités animales, quant au contraire, les autres êtres vivants lui ont semblé bien dotés. Ainsi, les chevaux sont rapides, ainsi les éléphants sont immenses et puissants, ainsi les oiseaux possèdent des ailes qui leur permettent de s’élever dans les airs, etc… Et l’humanité semble, elle, ne rien avoir de remarquable. 

Le mythe rend compte de cette désolation première en racontant comment Épiméthée (l’imprévoyant), un Titan qui avait voulu se charger de la distribution entre tous des qualités animales lorsque le temps de la genèse des êtres vivants était venu, et qui a carrément oublié l’être humain. Ce dernier se vit donc lui-même comme « nu », sans défense contre les autres êtres vivants, ni contre les intempéries. 

  • Le temps de la supériorité technicienne, de l’hybris et de la violence prométhéenne et titanesque

Prométhée, le frère d’Épiméthée, a voulu compenser l’erreur de son frère, et il y est partiellement parvenu, raconte le mythe grec, en volant des qualités divines aux dieux pour les donner aux êtres humains : la connaissance des arts et du feu. 

Donc, dans un premier temps, l’être humain s’est apparu à lui-même comme possédant des qualités divines qui le transforment en INGENIEUX FABRICATEUR D’OUTILS ET DE SOLUTIONS TECHNICIENNES aux problèmes de la vie, et notamment pour se préserver des excès climatique, pour augmenter sa vitesse, pour produire des biens de consommation (homo faber). 

Dans cette seconde anthropologie, l’être humain est clairement devenu supérieur aux animaux : il est grâce à ses outils le plus rapide, le plus protégé, le plus puissant des êtres vivants. 

Cette seconde anthropologie fait place à la culture : chaque être humain n’apprend pas seulement un métier qu’il met au service de tous, il accède aussi à l’art et à la religion. 

Nous voyons aussi la naissance du marché puisque chaque être humain offre ses services ou ses productions aux autres : chacun étant spécialisé, il est dans l’obligation d’entrer en relations avec les autres pour avoir accès aux biens et aux services dont il a besoin. Il y a donc une interdépendance économique et un partage culturel. 

Si l’être humain a accès à la culture, cependant, ce n’est pas la culture qui signe la singularité humaine, mais le fait qu’il a reçu de Prométhée un certain nombre de dons et de connaissances qui ont été volés aux dieux de l’Olympe. Donc, si l’être humain est différent de l’animal c’est parce qu’il possède quelque chose de divin. Il est un intermédiaire entre le monde mortel et le monde immortel, il est un être METAPHYSIQUE (au sens étymologique : ce qui est au-dessus ou au-delà de la nature). 

Mais cela ne se passe pas si bien que cela pour l’être humain à ce stade culturel, technicien et pyrotechnicien du mythe : il ne peut pas supporter ses semblables. Il est agressif, et haineux. La violence règne entre les êtres humains et ils ne parviennent même pas à s’entendre pour se défendre contre les animaux. 

Il ne faut pas s’étonner que cela ne se passe pas bien. Le don divin reçu par les êtres humains est le fruit d’un vol, et d’un vol fait par Prométhée, certes considéré de ce fait comme « l’ami des hommes » mais il n’empêche qu’il est un Titan. Or, dans la mythologie grecque, les titans sont des êtres violents, en proie à l’hybris (la démesure). Le don de Prométhée est donc foncièrement un don dangereux, avec en tous cas deux aspects, un aspect positif (l’être humain survit, devient intelligent, fabricateur d’outils et de méthodes pour manipuler la matière et fabriquer aussi des biens de consommation) et un aspect négatif (la technique, la manipulation du feu et sans doute aussi la religion et l’art peuvent devenir causes de dangers, de mauvais usages, de destructions). 

Ni la culture, ni la technique, ni l’art, ni la religion ne suffisent s’il manque aux êtres humains la pudeur et la justice. 

  • Le temps du don de l’olympe : le temps de l’éthique

Zeus, dont Hésiode affirme qu’il est le « plus prudent » des dieux, qu’il est le dieu de la sagesse décide de sauver l’humanité qui lui est devenue chère du fait des rites religieux, en lui offrant deux autres dons divins, celui de la PUDEUR (aidôs en grec) et celui de la JUSTICE (dikê).

En découvrant la pudeur, l’être humain découvre la distinction entre l’intime et le social, ainsi que la honte, c’est-à-dire le poids que représente le besoin d’être intégré dans une communauté. C’est le début de la morale, dont le sens de la justice est une expression importante. Alors que l’injuste est égoïste (son intention c’est toujours « tout pour moi, le meilleur pour moi »), le juste fait place à l’autre et aux autres (« pas plus pour moi que pour autrui, mais pas moins non plus »). 

La sociabilité et la citoyenneté naissent de ce double don divin qui cette fois ne sont pas distribués en différenciant les êtres humains les uns des autres mais à tous de la même manière. 

Il y a dans ce mythe une condamnation très grave de ceux qui ne sont pas capables de cette sociabilité et de cette citoyenneté fondées sur la pudeur et le sens de la justice : ils sont mis à mort. 

Conclusion :

On voit bien dans ce mythe que l’être humain se saisit lui-même à travers trois couches anthropologiques qui le mettent à part des autres êtres vivants : il est défaillant en tant qu’être vivant, il est malin, ingénieux, et dangereux en tant qu’homo faber et être culturel, et il n’est vraiment humain qu’en devenant pudique et juste, qualités qui lui permettent de vivre en bonne harmonie non seulement avec les autres êtres humains, mais aussi avec la nature et les dieux. 

Ce qu’il faut quand même bien retenir, c’est que l’être humain est différent des autres êtres vivants et qu’il fait un pont entre le monde mortel et le monde immortel, avec une sorte de choix dans sa filiation avec le divin qui le tourne soit vers le titanesque soit vers l’olympien, soit vers l’hybris (la démesure) soit vers la sagesse. 

  1. Le premier mythe de la genèse dans la bible hébraïque (ou ancien testament)

Dernière création de dieu, l’être humain (homme et femme) est le seul être vivant qui est fait « à l’image» de Dieu. Et aux êtres humains, qui sont faits ainsi, le Dieu hébraïque donne l’ordre de soumettre la terre, de dominer tous les autres animaux. 

La royauté de l’humanité sur l’ensemble de la biosphère est fondée sur le fait que l’être humain est fait à l’image du divin. L’être humain n’est pas fait que de matière, il procède d’une forme de spiritualité, sa nature est métaphysique. 

Notons au passage, l’importance de la sexualité humaine : la relation homme-femme est égalitaire et impose aussi l’idée que c’est par cette relation faite de respect mutuel que la spiritualité humaine se construit, puisque c’est en tant qu’homme et femme que l’être humain est fait à l’image du divin. 

Bien sûr se pose aussi la question de la nature de la domination humaine : s’agit-il pour l’être humain d’exploiter la biosphère pour la mettre à son service ou bien s’agit-il pour lui d’être le gardien, le protecteur, celui qui prend soin de la nature, celui donc qui a des comptes à rendre face au divin de la façon dont il traite le monde vivant ?

  1. Le mythe adamique de la bible hébraïque

Dans ce second mythe biblique de l’origine des êtres humains, l’Adam, c’est-à-dire, au sens étymologique, l’être fait de glaise, n’est pas cependant que fait de glaise. Il est aussi fait à partir d’un souffle de dieu. Il y a d’emblée l’idée que l’humanité est faite à la fois de matière et d’esprit. En cela, elle se distingue des animaux qui sont faits pour être des compagnons de l’être humain. Seul l’être humain est fait pour lui-même, les autres êtres vivants sont secondaires. 

L’être humain ne peut pas être heureux dans la solitude, d’où la séparation de l’Adam en deux parties, deux côtés, et là encore, c’est une idée importante dans l’imaginaire mythique hébraïque, on voit que la sexualité joue un rôle essentiel dans la construction de la singularité humaine. Sans doute parce que chez l’être humain et chez lui seul, la sexualité n’est pas que reproductive. Elle permet une relation d’intimité avec un autre choisi.

Et cette intimité ne peut naître que si on la distingue d’une socialité. L’intime c’est ce qui est secret, protégé, caché, du regard social. Donc, on ne peut vivre une relation d’intimité que si, par ailleurs, on construit une face sociale. C’est ce qu’indique la fin du mythe : quand l’homme et la femme (Ish et Isha) ont mangé du fruit de la connaissance du bien et du mal, ils prennent conscience qu’il faut cacher les parties génitales du regard d’autrui, car ce sont des parties qu’on réserve à la relation d’intimité sexuelle. 

On voit aussi, dans ce mythe, l’importance de l’éthique : c’est parce que l’être humain mange du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, qu’il se distingue des autres êtres vivants. Et cet accès à l’éthique, c’est-à-dire à la conscience morale individuelle, est rendu possible par la transgression d’un interdit. Tout se passe comme si on ne peut avoir connaissance du bien, que si on accepte d’avoir connaissance du mal. Le bien n’existe pas sans le mal. 

Conclusion

Deux mythes se succèdent dans la Bible hébraïque et deux mythes qui racontent une histoire différente. Dans l’un, l’être humain est fait après tous les autres, dans l’autre, il est fait avant tous les autres. Dans l’un, il possède une royauté sur le reste des êtres vivants du fait de sa ressemblance avec le divin, dans l’autre, il accède à son humanité par le mélange de la glaise et du souffle divin, mais aussi parce qu’il mange d’un fruit qui n’appartient qu’aux êtres immortels, qu’au divin, le fruit de l’arbre éthique, de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. 

Dans un certain sens, les mythes hébraïques rejoignent le mythe grec du Protagoras : l’humanité n’est vraiment humaine que lorsqu’elle est éthique. Ce n’est pas l’habileté et l’ingéniosité qui font la singularité humaine, mais son sens de la justice, son sens de la pudeur, son sens de la relation à l’autre et aux autres.

On voit bien que ce mythe, écrit en plein Moyen Age, ressemble beaucoup au mythe adamique de la bible hébraïque. L’influence est manifeste, c’est d’ailleurs pourquoi on parle de « religions abrahamiques » pour désigner les trois monothéismes d’Occident et du Moyen-Orient. La religion chrétienne et la religion islamique s’enracinent dans la religion hébraïque. 

Mais, il y a des distinctions. D’abord, on voit bien que la nature de l’arbre n’est plus dévoilée. L’interdit seule est en question. 

Ensuite, la distinction entre les actions d’Ish (l’homme, habituellement appelé et à tort Adam) et de la femme (Isha, nommé Ève par l’homme qui devient alors Adam à la sortie de l’Éden) disparaît. 

Mais, il y a un ajout très intéressant : le personnage d’Iblis et la royauté de l’humanité change de signification. Ce n’est plus une royauté sur le monde naturel, mais sur le monde angélique. L’humanité est si élevée, si grande, que les anges doivent s’incliner devant elle. Et c’est ce que ne supporte pas Iblis, l’ange qui de ce fait déchoit. 

Conclusion

Dans tous les grands mythes occidentaux, la distinction humaine est une distinction par sa nature métaphysique. L’être humain est différent du reste des êtres vivants parce qu’il possède quelque chose de divin dont les mythes rendent compte à travers un imaginaire proprement culturel, lié à la communauté religieuse qui est la leur. 

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