Lettre à Ménécée d’Épicure – EXPLICATION

Épicure et la Lettre à Ménécée

EXPLICATION

 

Épicure est né au milieu du IVe siècle avant J.-C. (en – 342), et est décédé au début du IIIe siècle. Il a fondé une école, Le Jardin, à Athènes, la ville des philosophes, et cette école a essaimé dans tout le pourtour méditerranéen où des communautés épicuriennes se sont formées. Épicure a écrit un grand nombre de traités (plus de 200) mais il ne nous reste que trois Lettres écrites à ses disciples : la Lettre à Hérodote qui traite de la physique atomiste d’Épicure dans un matérialisme influencé par Démocrite son grand prédécesseur, La Lettre à Pythoclès qui traite des phénomènes naturels, en particulier météorologiques, en cherchant à les expliquer de manière purement physique, et la Lettre à Ménécée où Épicure expose son éthique. Par ailleurs, des Maximes et Sentences ont été retrouvées au Vatican.

Dans la Lettre à Hérodote, Épicure met en place son matérialisme : pour lui, tout est matière et donc tout est composé d’atomes en mouvement dans le vide et formant, par agglomération, les corps existants. Le but d’Épicure n’a jamais été de proposer une vision de la réalité pour le plaisir d’exposer une compréhension synthétique de ce qu’il avait compris, mais de libérer l’être humain de ce qui le tourmente, afin de le rendre à la santé de l’âme, condition du bonheur.

Ainsi, si Épicure cherche à expliquer, dans la Lettre à Pythoclès, les phénomènes naturels par des explications purement physiques c’était pour contrer les superstitions de l’époque qui voyaient en eux des manifestations divines (colère de Zeus, par exemple dans le tonnerre ou les éclairs). Cette démarche préfigure la recherche scientifique, mais pour Epicure le but est essentiellement de libérer les humains des superstitions : en cherchant des intentions divines dans les phénomènes naturels, ils cherchent toujours des coupables (si Zeus envoie la grêle sur les récoltes, c’est parce que un tel a fait quelque chose qui l’a offensé, il faut donc le punir). Cette recherche de la personne coupable est mise en scène par exemple dans Œdipe Roi de Sophocle, où la peste qui s’abat sur la ville est expliquée comme une punition de l’inceste et du parricide commis par Œdipe. Ces superstitions causent beaucoup de tourments aux êtres humains qui ont peur des dieux.

C’est cependant dans la Lettre à Ménécée qu’Épicure combat le plus directement tout ce qui cause les malheurs imaginaires de l’être humain : en exposant les règles de son éthique.

(Attention à ce terme d’éthique. Dans l’Antiquité et pendant longtemps, l’éthique n’a rien à voir avec ce que nous appelons « morale » avec laquelle elle est, de nos jours, plus ou moins confondue. L’éthique, dans l’Antiquité, ce sont les règles qu’il faut suivre pour réussir sa vie, pour atteindre la vie heureuse. Il n’est pas nécessairement question d’altruisme. Or, ce concept est essentiel dans la notion moderne de moralité).

L’éthique épicurienne, ce sont donc toutes les règles qui permettent aux êtres humains d’être heureux.

I Philosophie et bonheur

Dans ce premier paragraphe, Épicure pose une équivalence entre faire de la philosophie et être heureux : nul ne peut être heureux sans philosopher, et dès qu’on philosophe, on commence à se tourner vraiment sur le bonheur. La philosophie est une condition essentielle du bonheur. Mais la philosophie dont parle Épicure, c’est essentiellement la philosophie d’Épicure. Pour être heureux, il faut être épicuriste, sans le savoir éventuellement, ou mieux en le sachant.

Pourquoi ce lien entre bonheur et philosophie ? Parce que la plupart des gens ne sont pas heureux. Les êtres humains sont souvent tourmentés, anxieux, pleins de regrets et de craintes. Or, ce n’est pas normal aux yeux de l’auteur. Pour Épicure, l’être humain est fait pour le bonheur, même si malheureusement, il est souvent malheureux. Sa souffrance, cependant, n’est pas un état normal, c’est un état pathologique aux yeux d’Épicure. La philosophie a pour fin de guérir l’âme malade : elle est médecine de l’âme.

Épicure a donc une vision très particulière de la philosophie qui, au demeurant n’est pas autre chose que sa philosophie (pour Épicure, faire de la philosophie, ce n’est pas lire Platon ou Aristote, mais devenir épicuriste). C’est une psychothérapeutique au sens premier du terme : ce qui soigne l’âme malade. Et ses maladies, ce sont les peurs et les désirs. Dans la Lettre à Ménécée, il va donc d’abord éliminer les plus grandes peurs, puis se tourner vers les désirs pour les distinguer des besoins.

C’est pourquoi la première affirmation d’Épicure, dans cette lettre, est que l’on doit tous faire de la philosophie. Cette dernière s’adresse aux jeunes gens comme aux vieilles personnes. Car tout le monde a droit au bonheur.

Épicure met là un terme aux débats que connaissait l’Antiquité sur ce type de discipline qu’était la philosophie pour savoir à qui elle s’adresse. Est-ce aux jeunes gens, comme l’affirme Calliclès dans le Gorgias qui reproche à Socrate, de faire de la philosophie à un âge où l’on devrait s’occuper de choses sérieuses comme par exemple entrer en politique ? Ou bien est-elle destinée aux vieillards comme on le croyait chez les Romains qui souvent passaient leurs derniers jours à s’adonner à la philosophie, au grand dam de Sénèque ? Pour Épicure ces discussions doivent être dépassées, car l’équivalence qu’il pose entre le bonheur et la philosophie, ainsi que la conception qu’il se fait d’une philosophie comme psychothérapeutique de l’âme malade, fait que la philosophie s’adresse à tous. Il n’y a pas d’âge pour faire de la philosophie, parce qu’il n’y a pas d’âge pour être heureux.

La philosophie d’Épicure n’est pas un système qu’il plaque sur le réel. Si elle doit emmener chacun dans la santé mentale et le bonheur, pour autant, elle n’emmène pas chacun par le même chemin, mais s’adapte au type particulier de peur que chacun peut avoir.

C’est ainsi qu’elle apporte au vieillard ce dont il a besoin : lui, ce qui le trouble et le rend malheureux, c’est le regret des temps passés. Alors, la philosophie lui rappelle une évidence : elle n’a pas, la personne âgée, à pleurer des temps qui ne sont plus, car elle porte en elle le trésor de ses souvenirs, trésor que nul ne peut lui enlever.

Face aux jeunes gens, la philosophie leur enlève l’anxiété devant l’avenir. Chaque jeune personne se demande en effet s’il va réussir sa vie, s’il saura atteindre la renommée, rendre fiers ses parents, etc. La philosophie tourne alors l’esprit de la jeune personne vers le présent, lui rappelant que seul ce temps est réel, et qu’elle doit, avant de penser à demain, ne pas laisser passer tous les plaisirs du moment présent.

Au commencement du paragraphe suivant, Épicure conclut sur ce lien entre philosophie et bonheur : son enseignement doit être mis en pratique et pas seulement compris. Et cette mise en pratique exige d’abord un certain ressassement contradictoire avec les mauvaises habitudes. Le disciple d’Épicure doit répéter ses enseignements, les méditer régulièrement, et surtout les appliquer pour créer de nouvelles habitudes, et donc une nouvelle vie destinée au bonheur.

II Les dieux (entre la vision du sage et celle de la foule)

L’une des causes de la souffrance née de l’imagination malade des êtres humains, c’est leur relation aux dieux. Ils sont dans la crainte des dieux, crainte de leur participation à la vie humaine, peur aussi du jugement au moment de la mort.

On aurait pu penser que le matérialisme d’Épicure s’accompagnerait d’un athéisme qu’en général on voit lié au matérialisme, ce qui peut-être aurait alors simplifié son travail : si les dieux n’existent pas, la superstition et la souffrance qu’elle implique tombent au moment où l’on en prend conscience.

Mais Épicure n’est pas athée. Il accorde une place au dieu. Sa philosophie est théiste : les dieux existent. Pour lui, c’est une évidence : la nuit, nous en avons une perception subtile, ce qu’il appelle « anticipation ». Pour les Grecs, les dieux parlent aux hommes la nuit, dans leurs rêves. Il y avait même des temples où se pratiquait l’incubation (on y allait dormir, pensant que dans les rêves, des messages divins seraient diffusés, et que dans ces messages, il y avait le remède à la maladie).

Mais la perception subtile des dieux ne peut pas être contradictoire avec ce que la raison perçoit par « intuition évidente ».

Or, la notion de dieu si on l’analyse rationnellement implique qu’ils sont des Grands Vivants (« Animal immortel et bienheureux »), et leurs caractéristiques sont : l’indépendance, l’immortalité et la parfaite sérénité. Ils ne peuvent donc pas avoir d’occupations mesquines comme la vengeance par exemple. Ils ne s’occupent pas des affaires des hommes. On n’a donc rien à craindre dans la vie de la part des dieux, car s’ils interviennent, ce n’est qu’avec bienveillance (« les opinion vraies sur les dieux font que les dieux sont pour les bons la source des plus grands biens »).

Dans la philosophie d’Épicure, les dieux jouent un rôle : ils sont des êtres indépendants, qui n’ont besoin de rien pour être heureux. Pour les hommes, ils sont des modèles à suivre.

Vient ensuite une distinction entre la vision des sages (le divin est parfait, immortel et intégralement serein) et la vision de la foule fondée sur les œuvres des poètes mythologistes (Hésiode et Homère) où l’on voit des dieux en proie aux passions qui ravagent la vie humaine (jalousie, désir, esprit de vengeance, etc.). Cette vision est contradictoire avec le concept de dieu, elle est donc irrationnelle.

Épicure sait que Socrate a été mis à mort après avoir été accusé d’impiété (le contraire de la piété), il défend donc sa vision du divin en expliquant pourquoi ce n’est pas lui qui est impie mais la foule qui croit les mythologistes : pour lui, il est impie en effet de croire que le divin si parfait pourrait agir comme le plus mesquin des êtres humains et c’est un préjugé (une « présomption fausse »). Le sage est au contraire, en accord avec la piété, lui qui ne projette rien d’humain sur le divin. Les dieux étant ce qu’ils sont : immortels, indépendants et complètement sereins, ils ne peuvent être qu’indifférents aux hommes ou bienveillants.

Donc, pour Épicure, la philosophie bien comprise du divin, nous libère de toute superstition, et donc d’une des sources les plus importantes de l’anxiété humaine. D’autant que l’une des craintes de l’être humain par rapport aux dieux, c’est la crainte de leur jugement dans l’au-delà. Or, pour Épicure, il n’y a pas d’au-delà. Donc rien à craindre de ce côté.

III Où nous sommes la mort n’est pas, et où la mort est nous ne sommes pas

L’une des plus grandes peurs de l’être humain est la peur de la mort. Le matérialisme d’Épicure qui admet les dieux n’admet pas l’existence de l’au-delà. La mort s’accompagne, selon lui, de l’immédiate dispersion des atomes dont l’âme, sorte de double corporel aux atomes attachés de manière moins compacte est composée : au dernier souffle, toute conscience qui est attachée à l’âme disparaît, puis le corps lui-même entre en décomposition. Puisque toute conscience disparaît, il n’y a plus personne pour vivre la mort. La mort n’est donc rien, ni pour les vivants qui, étant vivant, ne connaissent pas la mort, ni pour les morts qui ne sont plus rien et ne peuvent donc pas non plus connaître la mort.

La seule chose à craindre, c’est la souffrance physique. Or, la mort ne peut pas produire de souffrance sur une personne qui n’existe pas. Elle n’est donc nullement à craindre. Si les êtres humains la craignent, c’est qu’ils s’imaginent toujours vivants en tant qu’êtres conscients assistant mentalement à leur enterrement par exemple. La conscience humaine est en effet incapable de se saisir elle-même autrement que consciente. De ce fait, elle imagine un au-delà, où les sujets de conscience continuent à exister après la mort. C’est la notion grecque des Enfers où l’on pensait alors qu’allaient les morts après qu’ils aient rendu leur dernier souffle. Mais, cette peur n’a aucun fondement, puisque la conscience disparaît immédiatement, selon lui, dès le dernier souffle rendu.

D’autre part, ceux qui souffrent d’un mal imaginaire, et qui n’en est pas un quand il arrive, sont dans une démarche absurde : « ce serait une crainte vaine et sans objet » d’avoir peur de quelque chose qui ne peut nous faire du mal. La mort ne peut nous faire du mal, puisque quand elle arrive nous n’avons plus aucune conscience, et donc plus aucune capacité à souffrir. On ne doit donc pas avoir peur de la mort.

En face de la mort, on voit bien à quel point le sage s’oppose à la foule : alors que la foule ne sait pas vivre bien le temps de la vie et parfois même appelle la mort pour mettre un terme aux souffrances qui sont les siennes, mais est terrorisée par la mort, le sage vit bien et intensément toute sa vie et au moment de mourir, ayant son compte de tout plaisir s’en va avec dignité et sans chercher à échapper à cet ultime voyage. L’important n’est pas de vivre longtemps, en effet surtout si c’est une vie pleine de souffrance, mais de vivre bien et intensément le temps qui nous est imparti.

En face de ceux qui, parmi les penseurs, défendent l’idée que la vie est si douloureuse qu’il vaut mieux mettre fin dès que possible à ses jours, Épicure se fâche vraiment : c’est indigne de défendre une idée qu’on n’est pas prêt à mettre en application mais qui peut avoir une très mauvaise influence sur les autres. C’est le philosophe de Cyrène : Hégésias qui avait, dans l’Antiquité, de telles affirmations, si bien que Ptolémée III (un pharaon du IIIe siècle avant J.-C.) fit interdire ses ouvrages qui avaient entraîné de nombreux suicides. C’est d’autant plus indigne que l’être humain ne subit pas une vie de souffrance sans ne rien pouvoir faire. Certes, il n’est pas dans la toute-puissance, il y a des choses qu’il subit, notamment tous les deuils qui accompagnent la vie humaine, mais là où il peut agir, c’est sur la façon dont il voit la vie (le verre à moitié vide ou à moitié plein dit le dicton français avec raison).

IV Savoir distinguer entre vraies et fausses dépendances

Tant qu’on croit manquer de quelque chose, on ne peut être heureux. Une des causes les plus importantes de la souffrance humaine, c’est l’attachement et parfois même l’obsession que les êtres humains éprouvent face à des objets qu’ils désirent. Or parfois, ils n’ont aucun besoin réel de cet objet.

Le malheur des êtres humains vient de ce qu’ils ne savent pas distinguer entre le désir et le besoin, c’est-à-dire entre ce dont ils ont vraiment besoin – les dépendances légitimes et tout un tas de choses dont ils n’ont pas besoin, qu’ils imaginent avoir besoin, mais ce n’est pas fondé. Il faut donc apprendre à distinguer entre ce dont on manque vraiment, et ce qui relève de l’imagination fausse et dont il faut savoir se détacher. C’est l’objet de ce quatrième moment de la Lettre à Ménécée.

Épicure propose comme un arbre des désirs : il distingue d’abord entre les désirs naturels et les désirs vains. Les désirs naturels, c’est ce qu’on appelle communément « les besoins ». Ce sont les dépendances fondées sur la nature d’être vivant et d’être humain qu’a l’être humain. Ces besoins sont le contraire de « vains » parce qu’ils sont légitimes. Et s’ils sont légitimes, c’est parce qu’ils sont naturels, fondés sur la nature.

La nature c’est pour le philosophe Épicure (comme pour Rousseau plus tard), ce qu’il faut retrouver. Ce n’est pas pour rien s’il désigne sous le nom de « Jardin » son école : on ne peut pas être heureux sans la nature, ni sans écouter la nature qui est en soi. C’est la nature qui nous oriente vers ce dont on a vraiment besoin. Mais pas la nature sauvage des pulsions incontrôlée, ce qu’il faut laisser parler en soi, c’est une nature pacifiée, humanisée, dont le jardin est le symbole.

Les désirs qui sont des manques imaginaires, vains (du latin « vanus » : le vide), c’est ce qui n’a pas de fondement, ce qu’il faut apprendre à évacuer de sa vie.

Parce que les êtres humains ne sont pas des dieux, il y a des choses sans lesquelles, si elles manquent, il ne peut pas vivre, ou vivre à l’aise, ou encore vivre heureux. Il y a en lui des dépendances légitimes, fondées sur sa nature d’être vivant et d’être humain. Et c’est ce qu’il examine ensuite.

Dans les besoins (désirs naturels), il distingue les besoins nécessaires des besoins non nécessaires. Certains désirs sont fondés sur la nature, mais leur objet n’est pas nécessaire ni au bonheur, ni au confort du corps (l’aponie) ni à la vie. Épicure ne dit pas de quoi il s’agit là, mais dans les Maximes Capitales et les Sentences vaticanes, il place là le désir sexuel. Il est fondé, puisque l’être humain est un être vivant qui a des pulsions sexuelles nécessaires à la reproduction, mais si, dans la vie, on passe par des périodes où on ne peut pas satisfaire ce besoin, pour Épicure, on ne doit en aucun cas se désespérer et être malheureux. On peut selon lui être heureux et ne pas vivre une frustration insupportable même sans sexualité (bien sûr, Épicure n’a pas lu Freud qui arrive des millénaires plus tard, et nous reconnaissons maintenant que cette affirmation d’Épicure pourrait être à discuter à la lumière des analyses de la psychanalyse).

Enfin, arrive une troisième distinction portant sur les dépendances légitimes qui sont de trois sortes (là aussi on peut donner des exemples à partir des Maximes et Sentences épicuriennes) :

  • Il y a ce dont l’être vivant qu’est l’être humain ne peut se passer s’il veut vivre : tout ce qui correspond aux besoins naturels (boire, manger, dormir, dépenser son énergie par l’activité physique, etc.).

  • Mais parce que l’être humain n’est pas un animal, il a aussi des besoins légitimes d’un certain confort du corps, comme des vêtements quand il fait froid, etc. Si nous ne tenons pas compte de ces besoins légitimes, nous ne pouvons atteindre l’aponie (la tranquillité du corps).

  • Et enfin, parce que l’être humain est humain, son âme a des besoins proprement humains. D’abord, nous avons vu le besoin légitime de philosophie, quand on est malheureux. Mais la philosophie ne fait qu’éradiquer le mal : en éliminant les superstitions sur les dieux et la peur de la mort, ainsi que les désirs vains, la philosophie élimine les plus grandes causes de la souffrance psychique, et ce faisant, elle rend à la personne humaine sa joie de vivre. Mais, comme l’être humain n’est pas un dieu, cela ne suffit pas. Il faut encore satisfaire certains besoins légitimes de l’âme humaine, fondés sur un vrai manque : comme le besoin d’avoir des émotions esthétique (et donc de musique ou de spectacle dramatique, de poésie, etc.) et il a besoin aussi d’aimer et d’être aimé, il a besoin de partager le bonheur d’un repas entre amis, etc. Il a besoin d’une communauté d’amis.

Si nous ne tenons pas compte de ces besoins de l’âme humaine, nous ne pouvons atteindre la paix de l’âme : l’ataraxie. Et sans la paix de l’âme, on ne peut pas être heureux. Donc pour être heureux, il faut de la philosophie qui nous rend à la joie de vivre, et d’autres choses comme le partage et la convivialité amicale. Même le plus indépendant des hommes, celui qui ressemble à un dieu sur Terre, le sage épicuriste, a besoin d’avoir des amis. Il ne peut pas vivre tout seul.

V Le plaisir est le critère qui permet la pesée rationnelle des peines et des plaisirs pour orienter au mieux sa vie

La philosophie d’Épicure est un eudémonisme (une philosophie du bonheur) et un hédonisme (une philosophie du plaisir). En liant ainsi bonheur et plaisir, il fait exception dans la philosophie antique et semble se rapprocher du vulgaire. En effet pour Platon, Aristote, et les stoïciens, le bonheur n’est promis qu’à celui qui pratique la vertu, et non qui recherche le plaisir. La vertu semble directement s’opposer au déploiement des plaisirs.

Mais pour Épicure, le plaisir est vertueux, et celui qui est vraiment attentif au plaisir ne peut pas être dans l’excès. Ainsi, celui qui mange, en faisant très attention au plaisir qu’il a de manger, s’arrête de manger dès qu’il a atteint la satiété, et celui qui continue à manger alors qu’il n’a plus faim obéit au désir et non au besoin. Il n’est pas éclairé par le vrai plaisir. Il cherche un plaisir imaginaire.

Le vrai plaisir est fondé sur la nature qui est en chacun, et la nature oriente l’être humain comme tout être vivant vers ce dont il a vraiment besoin. Ainsi, c’est le plaisir réel (ou la joie) que j’aurais à l’obtention ou la jouissance d’un objet qui me permet de distinguer entre les vraies et les fausses dépendances. Alors que l’objet du désir ne produit que de la déception, l’objet du besoin satisfaisant une véritable dépendance apporte beaucoup de plaisir ou une grande joie, la notion de plaisir étant plus dans la sensation, et la joie dans l’émotion. Si j’écoute mon plaisir véritable, je sais ce qui est bon pour moi.

La deuxième idée de ce passage porte sur la construction de sa vie à la lumière à la fois du plaisir et de la raison. C’est le plaisir qui nous éclaire sur ce qui sont nos vrais besoins, mais c’est la raison qui détermine si le plaisir qu’on obtient est souhaitable ou non. Car si tout plaisir est un bien, il y a des biens qui se paient avec trop de douleur, et inversement, si toute douleur est un mal, il y a des douleurs qui conduisent à un plaisir plus grand.

Il faut donc procéder, par un calcul (et donc par un usage de la raison), à une évaluation de ce qui est vraiment à rechercher : ainsi, se priver d’un repas qui est en soi pénible, car c’est renoncer momentanément au plaisir de manger, mais cela peut permettre de guérir d’une maladie et cette guérison sera l’occasion de bien plus de plaisirs. Ou aller chez le dentiste (ou à l’époque d’Épicure, chez l’arracheur de dents) est très pénible, mais si la douleur qu’il nous inflige nous permet de sortir d’une rage de dent, il faut accepter cette douleur momentanée.

Le sage épicurien éclairé à la fois par le plaisir et par la raison fait ainsi des projets de vie qui doivent lui permettre d’être le plus heureux possible. C’est cela la prudence et la sagesse. Savoir utiliser sa raison pour bien agir dans la vie.

VI Il faut cultiver son indépendance par la sagesse

La vie heureuse, celle qui procure le maximum de plaisirs et le moins de peine possible, c’est la vie qui ressemble à celle des dieux, ces Grands Vivants qui se caractérisent par l’absolue indépendance de leur être. Pour être heureux avec assurance, il faut limiter autant que possible notre dépendance, et donc savoir se contenter de peu.

Si je parviens à être heureux en vivant simplement, avec peu de besoins, je me mets autant que possible à l’abri de l’infortune (de la malchance). Cela ne signifie pas que je ne serais pas capable de jouir de l’abondance si elle est là, simplement je n’en aurais pas besoin. Je n’aurais pas créé une fausse dépendance. On sait par exemple que la faim est le plus grand des cuisiniers. Il faut donc que j’accepte, éclairé par le calcul rationnel des peines et des plaisirs, de souffrir un peu de la faim tous les jours, pour mieux apprécier mes repas. Il faut aussi que je m’habitue aux plaisirs les plus simples, par exemple, la nourriture simple. Ainsi, quand la vie m’amène à vivre un repas élaboré et sophistiqué, je suis capable de l’apprécier comme ne l’est pas capable celui qui y est habitué. Mais si la vie m’amène à ne plus pouvoir me payer ce type de repas, ils ne me manquent pas, et surtout ne plus en avoir ne me conduit pas à être malheureux.

La philosophie d’Épicure est donc à l’opposé de ce que les adversaires d’Épicure lui reprochent, du fait de la valorisation qu’il fait du plaisir. Les adversaires d’Épicure traitent ses disciples de « pourceaux d’Épicure » (les pourceaux se sont les porcs), voyant dans sa philosophie une invitation à la débauche. Or, c’est tout l’inverse : Épicure préconise un certain ascétisme, tout simplement parce qu’une grande mesure dans la recherche des plaisirs rend les plaisirs plus intenses.

La philosophie d’Épicure, loin de conduire à la débauche, place la raison et le raisonnable au sommet de ce qui doit être cultivé : c’est le raisonnement vigilant qui permet de distinguer entre ce qui est souhaitable vraiment (une vie heureuse) et ce qui ne l’est pas (« les plaisirs des voluptueux inquiets » et ceux, démesurés de la débauche).

D’où le paragraphe de conclusion de ce passage : la prudence (la sagesse) est le plus grand des biens. La prudence est la condition du bonheur. Le rapport entre la vertu et le bonheur, qu’elle met en lumière, permet seul la construction du bonheur qui n’est pas le plaisir, simplement, mais une vie où les plaisirs pèsent bien plus lourdement que les souffrances. L’épicuriste, le disciple d’Épicure, est un sage qui sait mener sa vie pour la rendre la moins douloureuse possible, et la plus heureuse possible.

VII et conclusion de la Lettre : le sage est aussi semblable aux dieux qu’il est possible 

Le dernier paragraphe de la Lettre à Ménécée résume l’ensemble de l’argumentation. C’est une conclusion qui est un véritable modèle pour les élèves. Le sage a des opinions pieuses sur les dieux qui ne peuvent le faire souffrir. Il est sans crainte face à la mort. Face au but de la vie, il est au clair : il sait qu’il doit gérer sa vie pour obtenir, sous l’éclairage de la raison et par un calcul pragmatique entre les peines et les désirs, une vie pleine de plaisirs et allégée autant qu’il est possible de peines. Il s’est détaché des désirs vains. Et il sait exactement de quoi il est dépendant pour vivre et vivre bien et heureux.

Or, il se rend compte que la nature est toujours bien faite : ce dont il a besoin est aisé à obtenir. Cela coûte peu de bien manger quand on s’habitue à une nourriture simple. Cela ne coûte rien d’avoir des amis.

D’autre part, la seule chose qu’il doit redouter, ce sont les souffrances physiques. Épicure était bien placé, lui qui souffrait d’intenses souffrances liées à ses coliques néphrétiques, pour savoir que les intenses douleurs sont courtes dans le temps, et qu’en revanche, les douleurs qui durent dans le temps sont supportables (les douleurs des maladies chroniques par exemple). Donc, on ne doit pas craindre les douleurs, d’autant qu’une vie saine nous en met à l’abri le plus souvent.

Faut-il craindre le destin ? Là, Épicure se distingue à la fois de la foule qui croit à l’implacabilité du destin (c’est l’histoire Œdipe) et de Démocrite, le physicien qui ne croit pas au libre arbitre parce que pour lui, tout ce qui existe, même en et par l’homme, est déterminé par des causes antérieures qui sont elles-mêmes déterminées par des causes antérieures et ainsi de suite. Le physicien déterministe est même pire que les mythologistes qui au moins espèrent pouvoir infléchir le destin par des suppliques aux dieux. En réalité, l’être humain ne doit jamais désespérer de son destin : il n’est ni tout puissant comme les dieux, ni totalement démuni comme les animaux. Par son intelligence, ou sa bêtise, il fait de la fortune (la chance, ce qui nous tombe dessus sans qu’on puisse rien n’y faire), l’occasion de grands biens (s’il est sage) ou de grands maux (s’il est sans sagesse).

Dans tous les cas, il vaut mieux échouer avec la sagesse et un bon raisonnement que réussir par simple coup de chance, car la chance tourne et celui qui échoue avec sagesse, sait vivre avec bonheur cet échec : pour lui, c’est une leçon à retenir. Ce n’est pas tant un échec à ses yeux, qu’un apprentissage qui continue. D’autre part, il souffre moins que celui qui échoue sans sagesse, et enfin, dès que la chance revient, sait faire de cette chance quelque chose de durable.

Dernier paragraphe : se sont les injonctions du maître au disciple. Il faut méditer continuellement, pourquoi ? Parce que les êtres humains ont de mauvaises habitudes. Malgré la rencontre salutaire avec la philosophie épicurienne, très vite, ils reviennent à leurs souffrances nées de l’imagination. Il faut donc constamment rectifier la pensée. Alors, un bonheur durable s’installe par joie de vivre et par culture de l’amitié et de l’art. Alors, l’être humain n’a presque plus rien d’un mortel. Il est presque un dieu parmi les hommes (les autres n’étant pas comme lui).

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