Première partie du cours sur le désir

LE DÉSIR : analyse des notions

(Partie I)

Ce cours sur le désir touche à la frontière d’autres cours :

-          Le cours sur l’inconscient, car « le désir » est, dans une partie essentielle de ses développements possibles, désir sexuel et nous renvoie à la question du sens et de la valeur qu’a la relation sexuelle pour l’être humain, un tout autre sens que la relation sexuelle essentiellement reproductrice chez l’animal).

-          Le cours sur la conscience, car le désir est corrélatif de la conscience temporelle.

-          Le cours sur le bonheur, car il est évident que dans sa relation aux plaisirs, aux passions, et à l’insatisfaction éternelle de l’homme en tant qu’être du désir, se pose la question de la relation entre le bonheur (ou le malheur) et le désir.

Ce cours porte d’abord sur l’essence du désir : qu’est-ce que le désir, en quoi caractérise-t-il l’être humain, en quoi le mot « désir » se distingue des termes qui semblent proches, comme l’envie ou le besoin avec lesquels il est souvent confondu ?

Quelques exemples :

- « Qu’est-ce que tu veux faire ce soir ? Sortir ou bien passer une soirée à la maison ? » (C’est un désir dans ce qu’il a d’arbitraire et de passager)

- « Je te veux et rien d’autre » (il s’agit du désir amoureux, mais qu’est-ce que le désir amoureux ? Un besoin sexuel ou une demande d’amour ? C’est une demande essentiellement )

- J’ai envie d’aller me promener (désir ou besoin ?)

- J’ai envie d’aller aux toilettes (besoin)

- Je n’ai pas seulement envie d’avoir mon baccalauréat, je le veux (affirmation de la volonté et non simplement d’un désir).

-           « J’ai envie de prendre l’air », « j’ai envie de toi » (et éventuellement : « j’ai envie d’être mieux reconnu ») : ce sont des besoins.

-           « J’ai envie de rénover la salle à manger », « j’ai envie de m’acheter le dernier iPhone », (et éventuellement : « j’ai envie d’être mieux reconnu ») : ce sont des désirs

-           « Il est rongé par l’envie », « l’envie est l’un des sept péché capitaux » : il s’agit de l’envie

On voit à travers ces exemples, que le langage courant est souvent très confus au regard du travail de distinction et de précision qu’implique l’effort philosophique pour saisir des essences. De fait, en ce qui concerne le désir, souvent on emploie indifféremment des notions telles que l’envie ou le besoin pour dire, ce qui en réalité, relève du désir et vice-versa.

D’autres questions se posent nécessairement : de quel type de fonctionnement relève la conscience désirante ? Quel est son rapport au plaisir et au bonheur ? Quelle place a-t-elle dans la sagesse ?

Il y aura donc quatre cours en principe sur le désir : ce premier cours d’analyse de notions, un cours sur les grandes sagesses antiques et la façon dont elles gèrent le désir, un troisième sur la question des besoins de l’âme humaine et un quatrième où une sagesse est étudiée plus particulièrement, l’épicurisme.

ANALYSE DE NOTIONS

1) Le besoin et le désir

Les points communs 

Si désir et besoin sont souvent confondus, c’est que cette confusion est portée par d’importants points communs : le désir comme le besoin sont en effet (toujours pour le désir et souvent pour le besoin) l’expression d’un manque, vécu sur le mode d’une souffrance. Ils manifestent, l’un et l’autre, la douleur de l’absence d’une réalité, ils sont aussi la tension vers la conquête de cette réalité, l’énergie mobilisée en action orientée par un but.

Dans les deux cas, le désir comme le besoin imposent au sujet qui les éprouve une appétence qui pousse à rechercher puis à posséder ou à consommer et à assimiler l’objet qui est sensé combler ce manque.

Le désir ressemble tellement au besoin que pour la plupart des gens c’est au fond la même chose.

Mais le besoin est naturel alors que le désir est artificiel

Le manque ressenti lorsque s’exprime en nous un besoin est fondé sur la nature. En tant qu’il est un être vivant, l’être humain éprouve un certain nombre de besoins naturels : le besoin de respirer, de bouger, la soif, la faim, le besoin de dormir, les besoins d’uriner et de déféquer sont les principaux besoins naturels. Ils naissent de ce que l’être vivant n’est pas une monade autonome dans le monde, mais un complexe en équilibre instable et en continuel échange avec le milieu dans lequel il vit. Prendre l’exemple de la respiration : inspirer et expirer sont deux formes de besoin, celui d’un échange de gaz entre le milieu intérieur et le milieu extérieur qui permet l’équilibre d’un corps en vie.

Le désir est artificiel parce qu’il n’est pas fondé sur cette nécessité d’échanger avec le milieu naturel. Prendre et rendre n’est pas du tout le mode du fonctionnement du désir qui est dans un mouvement quasi exclusivement d’appropriation. Il est un manque en tant qu’avidité artificielle sans cesse stimulée par la nouveauté, particulièrement dans nos sociétés de consommation où il s’agit d’inventer sans cesse de nouveaux objets du désir.

Le désir est un moteur de l’économie de marché, où l’être humain est avant tout un consommateur potentiel, le partenaire passif d’une réactivité d’avidité qu’il s’agit sans cesse de stimuler.

La satisfaction du besoin conduit au plaisir, tandis que la possession de l’objet du désir conduit souvent à la déception

Les besoins, qui sont l’expression d’un déséquilibre du corps, et l’appel à un nouvel équilibre par la mobilisation de l’énergie et de l’action visant les moyens de ce retour à l’équilibre, disparaissent dès que l’équilibre est atteint. La satisfaction, toujours saluée psychiquement par un plaisir, fait disparaître le besoin.

Lorsqu’une satisfaction réelle découle de la possession ou de la consommation d’un objet, on peut penser qu’il ne s’agit pas d’un objet du désir, mais du besoin.

Le plaisir est en effet le moyen par lequel la nature nous oriente vers ce dont on a vraiment besoin. La gratification est toujours liée à la satisfaction d’un vrai besoin.

Au moment où le désir se réalise, l’objet du désir connaît au contraire une radicale dévalorisation qui s’accompagne de déception et qui vient de ce que n’étant pas fondé sur un manque véritable, mais sur l’imagination d’un bonheur futur, la possession de l’objet conduit à le faire entrer dans le réel, et conduit le sujet du désir à une interaction réelle avec lui. Or, cette interaction n’apporte pas tout ce que l’imaginaire promettait. D’où la déception.

Le besoin est limité, le désir a quelque chose d’illimité

Le besoin est limité par sa propre satisfaction, et donc par l’exécution de sa fonction vitale. Plus le besoin est important, autrement dit, plus le déséquilibre physiologique est important, plus le plaisir qui accompagne le retour à l’équilibre est important. C’est la nature qui organise l’être vivant et le conditionne à rechercher ce qui va lui permettre de survivre, de retrouver un équilibre physiologique dans les échanges avec le milieu extérieur. Par le plaisir qu’il éprouve en satisfaisant ses besoins naturels, l’être vivant est ainsi instinctivement conduit à la survie propre et à celle de l’espèce. Le besoin satisfait, il disparaît jusqu’à ce que le corps connaisse de nouveau un déséquilibre qui conduit au retour du besoin.

Puisque l’objet du désir ne peut au contraire satisfaire le désir –  l’objet du désir connaissant une dévalorisation immédiate dès que le sujet entre en sa possession –alors le désir soutenu par la même imagination d’un bonheur futur se reporte sur un autre objet.

Sans cesse relancé par les objets extérieurs et sans cesse déçu, le désir passe ainsi d’objet en objet, tous chargés nous satisfaire et de combler ce vide qui fait souffrir le sujet humain. Mais ces objets se révèlent toujours décevants. Cette déception n’a rien d’un plaisir. C’est même exactement une souffrance, une soif inextinguible, une avidité qui ne trouve pas son véritable objet.

Cette illimitation du désir a depuis toujours été stigmatisée par la philosophie. On retrouve cette analyse du désir dans un texte de Platon : le Gorgias. Platon compare ainsi l’homme de désir, l’homme en proie aux passions à un tonneau percé que rien ne saurait remplir :

« Calliclès : -Ce qui, selon la nature, est beau et juste, c’est ce que j’ai la franchise de te dire à présent : que celui qui veut vivre droitement sa vie, doit, d’une part, laisser les passions qui sont les siennes être les plus grandes possible, et ne point les mutiler ; être capable, d’autre part, de mettre au service de ces passions, qui sont aussi grandes que possible, les forces de son énergie et de son intelligence ; bref, donner à chaque désir qui pourra lui venir la plénitude des satisfactions. Mais c’est, je pense, ce qui n’est pas possible à la plupart des hommes. Voilà pourquoi ils blâment les gens de cette trempe ; la honte les pousse à dissimuler leur propre impuissance. Ils disent donc de la licence, que c’est une vilaine chose, réduisant en esclavage, tout ainsi que je le disais précédemment, les hommes qui selon la nature valent davantage et, impuissants eux-mêmes à procurer à leurs plaisirs un plein assouvissement, ils vantent la sage modération et la justice.

(…)

Socrate : examine si, en présence de l’homme sage et de l’homme incontinent, tu tiendras sur la vie de chacun des deux un langage tel que celui-ci . De ces deux hommes, chacun aurait plusieurs tonneaux : l’un d’eux, des tonneaux en bon état et bien remplis, celui-ci de vin, celui-là de miel, un troisième de lait, et beaucoup d’autres encore, pleins d’une grande quantité de choses ; il aurait, d’autre part, des liquides rares et, de chacun d’eux, ceux qu’il est difficile de se procurer, au prix même de beaucoup de pénibles difficultés ; celui-là donc une fois ses tonneaux remplis, n’aurait plus rien à y verser, il ne s’en occuperait plus, mais il aurait à leur sujet pleine tranquillité. Le second, de son côté, aurait, tout comme le premier, de liquide qu’il est possible de se procurer, quoiqu’avec difficulté ; mais, ses récipients étant troués et pourris, il serait, nuit et jour, sans cesse forcé de les remplir ; autrement, il aurait les pires souffrances à souffrir ! Telles étant les conditions de vie de chacun de ces deux hommes, soutiens-tu que celle de l’homme déréglé soit plus heureuse que celle de l’homme sage. En parlant ainsi, est-ce que je te convaincs un peu de convenir avec moi que la vie sage est supérieure à la vie déréglée ? ou bien est-ce que je ne te convaincs pas ?

Calliclès : Tu ne me convaincs pas, Socrate ! Pour celui en effet qui a son plein, il n’y a plus aucun plaisir. C’est tout au contraire ce que j’appelais tout à l’heure vivre comme une pierre, ne connaissant désormais, une fois qu’il aurait rempli ses tonneaux, ni joie ni peine. » Platon, Gorgias, 492.

Nous voyons que Calliclès est représentatif de la posture ordinaire que l’homme affiche face aux désirs : pour lui avoir des désirs c’est être vivant. Ne pas avoir de désir c’est être comme une pierre. C’est alors ne pas vraiment vivre. Si tout le monde a des désirs, tout le monde n’a pas cependant les moyens de satisfaire ses désirs. Et c’est là que nous retrouvons des accents pré-nietzschéens à ce texte : les hommes de la foule qui ne peuvent satisfaire leurs désirs tentent de culpabiliser l’élite, qui est destinée, par sa supériorité même, à donner libre cours à ses passions.

Socrate a une tout autre position, représentative de la sagesse telle qu’elle s’est développée à partir de lui et en référence aussi à lui. Il met l’accent sur la souffrance qui est induite par la démesure qui est liée au désir et aux passions. Il utilise alors une métaphore pour se faire comprendre de Calliclès : la vie de l’homme passionnel est semblable à la vie d’un homme qui posséderait des tonneaux troués. Il a beau passer tout son temps à les remplir, rien ne le contente. Plus il en a, plus il lui en faut. Il est comme un trou noir de l’avidité. Cette métaphore existait déjà dans la mythologie grecque, c’est la métaphore des Danaïdes.

Les Danaïdes étaient les filles du roi Danaos qui ont dû épouser leurs cousins, ces derniers projetant alors de les assassiner. Prévenues par leur père, les cinquante jeunes filles ont tué leurs époux durant la noce. Elles furent donc condamnées aux Enfers à remplir un tonneau percé, et cela éternellement. On voit dès lors que pour Socrate, la vie toujours insatisfaite de l’homme intempérant, toujours soumis au désir, et toujours en agitation perpétuelle pour satisfaire des désirs qui renaissent sans cesse, aucun objet ne semblant apporter de complétude, est une vie infernale au sens premier du terme, une vie de supplicié des Enfers.

À cette vie d’éternel insatisfait et d’homme de la démesure, Socrate oppose la mesure du sage et une mesure qui conduit au bonheur et au contentement. L’image est alors celle d’un homme qui a des tonneaux pleins et qui peut donc cesser de rechercher à les remplir (à se remplir) pour accomplir des choses dans le monde. Au soleil noir, nous verrons que Platon oppose le soleil rayonnant de l’homme qui ne cherche plus à se remplir, mais qui agit dans le monde, qui crée, à partir de sa propre plénitude et de sa propre générosité, un monde plus humain.

2)     La volonté et le désir

La volonté est-elle une forme de désir comme une autre, ou bien une forme particulière de désir, ou encore tout autre chose ?

Le langage courant, de son côté, ne nous aide pas forcément, même si on doit en passer par là : si une partie des expressions peut éclairer une distinction, les usages tendent aussi à mélanger les deux réalités. Ainsi, le verbe « vouloir » qui s’accorde avec le substantif « volonté » s’emploie aussi bien dans la confusion que pour marquer une distinction. Voici quelques exemples à travailler :

- Je veux le dernier gadget à la mode (désir)

- « Vouloir c’est pouvoir » (affirmation d’une autodétermination)

- « Tu manques de volonté » (négation de l’autodétermination)

- « je ne désire pas seulement être un élève sérieux, je le veux » (distinction entre désir affectif et volonté comme autodétermination).

L’étymologie du mot « désir » éclaire sur le fait qu’il nous met en lien avec l’imaginaire et le rêve (il vient du verbe latin desiderare : avoir la nostalgie, le regret de quelqu’un ou de quelque chose, et ce mot même est dérivé du mot « sidus, sideris » qui désigne la constellation céleste, l’étoile lointaine).

Le terme « volonté » renvoie, au contraire, au réel, et à la capacité qu’a l’être humain de s’autodéterminer à faire ceci ou cela.

Les stoïciens ont donc distingué entre les deux choses, car le stoïcisme commence avec la distinction entre ce qui dépend de soi et ce qui ne dépend pas de soi.

- Le désir nous tombe dessus en quelque sorte, parce qu’il relève de l’affectivité. Il est passivement vécu. On ne peut rien changer à nos éprouvés, à ce qui nous affecte, c’est pourquoi le désir fait partie, selon Descartes, des passions humaines (au sens étymologique de « patior, passus sum » : je subis).

- La volonté organise l’action en vue d’un but, sous la forme de l’activité, c’est-à-dire de l’autodétermination du sujet pour autant qu’on admet qu’elle existe chez l’être humain.

Ainsi, « avoir envie d’avoir son baccalauréat » peut être un désir qui nous prend, mais au milieu d’une foule d’autres désirs qui peuvent être complètement contradictoires avec lui. Ainsi, je peux désirer faire la fête tous les week-ends avec mes copains, et avoir envie aussi d’avoir le baccalauréat avec mention, ce qui sera contradictoire pour la plupart des élèves.

Mais avoir son baccalauréat peut être un projet ferme, une décision intérieure qui organise l’action à long terme et qui conduit à une unification de ma vie et de ma personne autour de ce projet. Les désirs qui vont m’assaillir et qui seront en contradiction avec ce projet seront éliminés, parce que sans importance, au regard de la décision prise.

Celui qui désire arrêter de fumer n’y arrive pas, parce que ce désir est au milieu d’une foule d’autres désirs qui l’annulent régulièrement, le désir d’arrêter de fumer restant erratique et aléatoire, dépendant des influences diverses qui pèsent sur elle. Celui qui, au contraire, veut vraiment arrêter de fumer y parvient parce qu’il axe son activité sur ce but à partir du moment où il en a pris le ferme engagement.

L’homme du désir est passif, l’homme de la volonté est actif et sujet de sa vie. C’est dans la volonté que s’enracinent la promesse et l’engagement qui nous lie aux autres.

Certains penseurs remettent en question cette distinction entre désir et volonté, ainsi, pour Spinoza, qui ne croit pas à l’existence du libre arbitre, la volonté n’existe pas en tant que puissance d’autodétermination. Ce qui nous détermine toujours, c’est pour lui le désir de s’affirmer soi-même dans son être, ce qu’il désigne sous le terme de « conatus ». Mais ce conatus mobilisera les forces de l’activité d’une tout autre manière selon que celles-ci sont sous l’influence de forces extérieures ou sous celle de la raison.  La raison peut donc agir en l’être humain, par l’éclairage qu’elle donne au désir. Parler de désir éclairé par la raison, c’est finalement fort peu différent de parler de volonté.

3)     L’envie et le désir

Le langage courant confond volontiers envie et désir. De quoi s’agit-il par exemple dans cette phrase : « j’ai envie de pisser », « j’ai envie de prendre l’air », « j’ai envie de toi », « j’ai envie de rénover la salle à manger », « j’ai envie de te faire plaisir », « j’ai envie de m’acheter le dernier iPhone », « j’ai envie d’être mieux reconnu », « il est rongé par l’envie », « l’envie est l’un des sept péchés capitaux ».

Dans la tradition chrétienne, l’envie est le dernier et le pire des sept péchés capitaux (capitaux, car les autres péchés en découlent) ; les autres sont l’acédie (négligence à l’égard de sa vie spirituelle, ennui pour la prière, dégoût pour la lecture spirituelle)  l’orgueil, la gourmandise, la luxure, l’avarice, la colère].

Pourquoi est-ce le dernier et le pire des péchés capitaux ? Parce qu’en l’envie, il n’y a aucune positivité, aucun plaisir, aucune forme d’amour pour quoi que ce soit, ce n’est qu’une haine de soi projetée sur l’autre.

Étymologiquement le mot « envie » s’enracine dans le nom d’une déesse romaine : « Invidia » qui désigne indifféremment l’envie et la jalousie. Mais ce n’est pas exactement la même chose même si là encore le langage courant mélange les deux choses.

La jalousie est éprouvée dans une relation triangulaire, quand l’un de nos aimés semble aimer plus ou mieux un autre que soi. Est jaloux l’enfant qui voit son père ou sa mère s’occuper de son frère ou de sa sœur, est jaloux l’amoureux qui se rend compte qu’il a un rival.

L’envie naît d’une relation binaire, entre deux personnes. L’envie désigne très précisément une forme de haine née de l’admiration. Quelqu’un semble admirable, si doué, qu’en comparaison l’envieux se sent lui-même anéanti, ce qui est insupportable, et pour survivre à cet effondrement, pour relever le narcissisme effondré, il le hait et cherche à dénigrer l’autre, à le détruire socialement. Il ne cesse de le critiquer.

L’envie de l’envieux est bien un désir, mais un désir qui appartient à un contexte très particulier : quand la vue de quelqu’un de particulièrement doué de qualités admirables provoque en soi un effondrement narcissique.

L’envie est très pénible à vivre, parce que la vue d’un autre doué, un autre rayonnant, un autre qui a créé quelque chose de remarquable, au lieu de stimuler en soi l’admiration, et donc de provoquer une forme d’élan pour devenir aussi merveilleux et créateur que l’autre, conduit à une radicale autodévalorisation : « il est tout et je ne suis rien ».

C’est un vécu insupportable qui conduit à la haine de la personne qui a fait naître cet effondrement. Au lieu de l’admirer, on cherche à le détruire socialement par la médisance. C’est en effet, nous explique le sociologue italien, un mécanisme de défense qui conduit à haïr l’autre, dans un processus de destruction de son image au sein de la communauté humaine, pour tenter de se revaloriser soi-même, mais comme le rayonnement de l’autre persiste, ce mécanisme de défense prend un forme névrotique de répétition du « meurtre symbolique » de l’autre par le dénigrement systématique.

(Question de Medhi : est-ce qu’on peut en sortir de ce mécanisme infernal ? Réponse : la seule sortie c’est de cultiver un amour de soi profond et stable, il faut apprendre à s’aimer soi-même).

Quelques textes du sociologue italien : Francesco Alberoni :

« L’envie est un mécanisme de défense que nous mettons en œuvre quand nous nous sentons diminués par la comparaison avec quelqu’un, avec ce que possède cette personne, avec ce qu’elle a réussi à faire. C’est une tentative maladroite pour récupérer la confiance, l’estime que nous avons de nous-mêmes en dévalorisant l’autre. »

« L’envie est donc un arrêt, un recul, un stratagème pour se soustraire à une comparaison qui humilie. C’est une tentative pour se débarrasser de la pulsion qui valorise l’objet, le but, le modèle. Mais c’est une tentative maladroite, car l’objet du désir et le modèle restent là, comme un filet dans lequel se débat l’âme prisonnière. »

 « En réalité l’envieux ne voit pas l’autre, ne sait pas ce que l’autre pense, ressent, désire. Il ne comprend pas sa souffrance, ignore les angoisses, les combats, les désillusions, les défis, les découragements et les accès de lassitude par lesquels l’autre a dû passer pour atteindre son but. Il nie tout cela. Dans son aveuglement, il ne voit –si on peut dire – que lui : lui à la place de l’autre, possédant ce que l’autre possède, obtenant la reconnaissance dont l’autre est l’objet de la part de l’entourage, du groupe, de la société. (…) / La découverte, la révélation d’une supériorité, d’une valeur de l’autre, devrait produire éros, admiration, amour. Et, donc, désir d’un contact plus intime, désir de participer, de savoir.[1] Dans la morsure de l’envie, ce mouvement se bloque. L’expérience de l’extraordinaire, du divin, se change instantanément en violente répulsion ; (…) Quand l’envie s’empare de nous, nous devenons incapables d’apprécier les propositions de valeur qui nous viennent d’autrui. Nous réfutons toutes les idées plus brillantes que les nôtres, nous décrions les œuvres d’art les plus sublimes, nous traitons par le mépris les découvertes les plus révolutionnaires. Dans un monde de purs envieux, plus personne n’apprend quoi que ce soit, personne ne se résout à admettre la supériorité d’une pensée, d’une technique. Chacun parle seul pour s’affirmer lui-même, et n’écoute les autres que pour savoir comment se valoriser lui-même. »

« Si trop de gens vous envient, s’ils sont trop nombreux à vouloir, par tous les moyens, diminuer votre valeur, discréditer votre image, si cette action d’intoxication se poursuit jour après jour, vous finissez par vous sentir étouffer. » Francesco Alberoni, Les Envieux.

Dans la Généalogie de la morale, Nietzsche voit dans la morale chrétienne rigoriste le résultat d’un processus d’inversion des valeurs qui n’est autre qu’une expression du ressentiment en jeu dans l’envie.

Mais attention au vocabulaire, Nietzsche ne parle pas d’envie, mais de ressentiment.

Le ressentiment, c’est un souvenir remâché perpétuellement, une sorte d’indigestion psychique, une incapacité à oublier, à pardonner. Celui qui éprouve du ressentiment est foncièrement rancunier. Or, c’est le propre de l’envieux : il se vautre dans la souffrance que provoque la réussite de l’autre en lui et dans la haine qu’il éprouve. Et ce travail du ressentiment serait selon Nietzsche à l’origine de la morale.

La moralité, de fait, est née avec l’altruisme mis en évidence par Jésus de Nazareth. Avant lui, il n’y a pas de morale au sens moderne du terme, mais des éthiques, c’est-à-dire des règles que l’on se donne pour vivre bien sa vie, pour la réussir, pour être heureux. C’est un projet égocentrique ou égoïste d’une certaine manière, même si dans les éthiques, il est bien question de générosité, tout simplement parce que sans la générosité, on ne peut avoir d’amis, et sans amis, on ne peut pas être heureux. La question du dévouement à l’autre, un dévouement tourné vers autrui, c’est-à-dire n’importe quel autre (proche ou inconnu, ami ou ennemi), c’est vraiment une question qui est entré dans la pensée à partir de Jésus de Nazareth.

Mais ce personnage historique n’a pas créé la chrétienté qui est née du travail de diffusion du message de Jésus hors de la sphère communautaire et religieuse qui était la sienne, le monde des juifs de l’Antiquité. C’est Paul de Tarse qui a voulu diffuser la pensée de Jésus hors du monde juif, et les premiers chrétiens furent principalement les malheureux de l’Empire Romain : les esclaves qui trouvaient une grande consolation dans le message de Jésus tel que Paul de Tarse l’a diffusé.

Donc pour Nietzsche, et il ne parle pas là de Jésus mais des chrétiens (des esclaves chrétiens), les malheureux de l’Empire romain ont inventé la morale en réaction contre un premier système de valeur mis en place par les Créateurs des valeurs, les bons qui avaient inventé les premières évaluations, les premières répartitions entre ce qui est bon et ce qui est mauvais.

Ainsi, selon Nietzsche, dans toute civilisation et dans toute communauté, s’expriment des valeurs premières liées à une positivité vitale : ce qui est primitivement valorisé et considéré comme bon par les hommes, c’est la force, la santé, l’énergie, la chance, la puissance, la virilité, le courage, l’orgueil de celui qui est bien né, le bonheur, etc. Les « bons » du premier système de valeur se voient comme tels et désignent les autres comme « mauvais ». Les autres, ce sont les malchanceux, les maladifs, les chétifs, les faibles, les impuissants, etc. Ils sont mauvais aux yeux des créateurs du premier système de valeurs (les bons) comme on est mauvais en sport, en philosophie, aux échecs, etc. c’est-à-dire, dans une certaine incapacité vitale.

Mais les mauvais ne peuvent supporter d’être ainsi considérés. En eux, l’admiration se transforme en envie, en haine, en ressentiment, et dès lors en une haine profonde et sans cesse remâchée à l’égard des puissants. Par réaction, ils inventent un système de valeur qui consiste à valoriser la faiblesse et à dévaloriser la puissance : la morale remplace alors la vie comme système de référence.

La morale, telle que la tradition chrétienne nous l’a transmise soutient donc selon Nietzsche des valeurs inversées au regard des valeurs vitales : l’altruisme, la modestie, l’humilité, la chasteté. Les mauvais de la première généalogie disent donc : « ce sont nous les bons » au sens de gentils (qui ne font pas honte aux autres, qui ne sont pas cruels qui restent humbles, modestes, tout écrasés dans l’affirmation égotique). Et les anciens bons sont désignés par eux comme « les méchants » (les cruels, les orgueilleux, etc.).

La morale chrétienne est née dans un peuple d’esclaves dans la Rome antique qui selon Nietzsche fit d’une situation d’écrasement total de soi, une puissance qui aurait sa récompense au Ciel.

Voici quelques extraits de La Généalogie de la morale :

« Ce sont bien plutôt les ‘bons’ eux-mêmes, c’est à dire les hommes de distinctions, les puissants, ceux qui sont supérieurs par leur situation et leur élévation d’âme qui se sont eux-mêmes considérés comme ‘bons’ qui ont jugé leurs actions ‘bonnes’ c’est à dire de premier ordre, établissant cette taxation par opposition à tout ce qui était bas, mesquin, vulgaire et populacier. »

« Ne pas pouvoir prendre longtemps au sérieux ses ennemis, ses malheurs et jusqu’à ses méfaits – c’est le signe caractéristique des natures fortes, qui se trouvent dans la plénitude de leur développement et qui possèdent une surabondance de force plastique, régénératrice et curative qui va jusqu’à faire oublier. »

« Qu’on ne perde pas de vue les nuances presque bienveillantes dont l’aristocratie grecque, par exemple, pare tous les mots qui lui servent à établir la distinction entre elle et le bas peuple ; il s’y mêle constamment le miel d’une sorte de pitié, d’égard, d’indulgence, au point que presque tous les mots qui désignent l’homme du commun ont fini par devenir synonymes de ‘malheureux’, ‘digne de pitié’. »

« Les ‘hommes de haute naissance’ avaient le sentiment d’être les ‘heureux’, ils n’avaient pas besoin de construire artificiellement le bonheur en se comparant à leurs ennemis. »

« Lorsque les opprimés, les écrasés, les asservis, sous l’empire de la ruse vindicative de l’impuissance, se mettent à dire : ‘Soyons le contraire des méchants, c’est-à-dire les bons ! Est bon quiconque ne fait violence à personne, quiconque n’offense, ni n’attaque, n’use pas de représailles et laisse à Dieu le soin de la vengeance, quiconque se tient caché comme nous, évite la rencontre du mal et du reste attend peu de choses de la vie, comme nous, les patients, les humbles et les justes’. – Tout cela veut dire en somme, à l’écouter froidement et sans parti pris : ‘Nous les faibles, nous sommes décidément faibles ; nous ferons donc bien de ne rien faire de tout ce pour quoi nous ne sommes pas assez forts’. – Mais cette constatation amère, cette prudence de qualité très inférieure que possède même l’insecte (qui, en cas de grand danger, fait le mort, pour ne rien faire de trop), grâce à ce faux monnayage, à cette impuissante duperie de soi, a pris les dehors pompeux de la vertu qui sait attendre, qui renonce et qui se tait, comme si la faiblesse même du faible _ c’est à dire son essence, son activité, toute sa réalité unique, inévitable et indélébile – était un accomplissement libre, quelque chose de volontairement choisi, un acte de mérite. » Nietzche, La Généalogie de la morale, Première dissertation.

A mon sens, Nietzsche n’a pas vu le caractère sublime de la morale chrétienne, mais on y reviendra dans le cours sur la morale. En attendant, voici un petit texte, extrait des Béatitudes, du Sermon sur la Montagne de Jésus de Nazareth à méditer :

 « A la vue des foules, Jésus monta dans la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Et, prenant la parole, il les enseignait : ‘Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux. Heureux les doux : ils auront la terre en partage. Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde. Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu ! Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux. Heureux êtes-vous, lorsqu’on vous insulte, qu’on vous persécute et qu’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. Soyez dans la joie et dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés. » (Mt 5,1-12)

Par rapport au cours sur le désir, on retient donc que l’envie est un désir particulier et violent, haineux, et réactif. On veut détruire l’autre pour se revaloriser soi. Et il est question de savoir si le ressentiment est ou non à l’origine de la morale chrétienne comme l’affirme Nietzsche.

            4) La demande d’amour et le désir

Il se trouve que l’on appelle « désir » le désir sexuel humain et seulement lui. Dans le monde animal on parle de reproduction et de besoin reproductif et sexuel. Là, le désir signe ce qui est proprement humain, et c’est quelque chose d’essentiel à la distinction de l’homme et de l’animal : alors que la reproduction animale est périodique, et non sélectif (n’importe quel membre de la même espèce est valable, même si la sélection va jouer dans le combat entre mâles par exemple), l’acte sexuel est chez l’être humain non périodique (il peut avoir lieu à n’importe quel moment du cycle de la femme) et très sélectif : le choix du partenaire sexuel est très serré.

C’est que l’être humain a fait autre chose de l’acte reproductif : il en a fait une relation d’intimité avec un autre choisi. C’est même la relation la plus intime : il y a une mise à nu physiquement et psychologiquement avec des confidences plus poussées souvent qu’avec l’ami.

Il se trouve aussi que dans le désir que les êtres humains ont les uns pour les autres, il y a une dimension essentielle qui est la demande : quand je désire être près de quelqu’un, quand je désire consommer sa présence et les manifestations de sa présence (voir la beauté de son corps, respirer son parfum, caresser sa peau mais aussi goûter la saveur de sa conversation, de sa joie de vivre, etc.), je désire aussi, et peut-être surtout être désiré en tant que présence moi-même. Et je désire même être désiré en tant qu’être désirant. De là ces perpétuels : « est-ce que tu m’aimes » des amoureux. Ils posent une question qu’ils aimeraient entendre leur amour leur poser.

5) L’ennui et la plénitude face au désir et au besoin

Si Calliclès critique la métaphore des tonneaux pleins de l’homme tempérant, c’est qu’il lui semble qu’elle illustre une vie ennuyeuse, une vie où il ne se passe rien. Et cette critique est assez commune. Il semble en effet que vivre intensément, c’est vivre une vie pleine de désirs et de passions, quand une vie sans désir et sans passion semble une vie ennuyeuse. Qu’en est-il en réalité ?

La métaphore de Socrate est fort éclairante : l’homme qui a ses tonneaux pleins, ne s’ennuie pas. Il vit une vie de plénitude et de jouissance, parce qu’il sait être content de ce qu’il possède. Il cesse donc de se projeter dans l’avenir, de se sentir toujours en manque. Tourné vers le présent et comblé par ce qu’il lui apporte, il est dans la jouissance de ce qu’il possède, et il ne possède pas peu, car ses tonneaux sont remplis de choses couteuses et rares, précieuses.

Que peuvent représenter ces richesses évoquées par Socrate ? Peut-être l’amitié, l’amour, les sentiments familiaux, les connaissances culturelles, les souvenirs… On ne sait pas, chacun peut imaginer, ce qui dans sa vie propre le remplit de bonheur. Il ne s’ennuie pas, car précisément l’ennui, c’est non l’absence de désir, mais un désir qui ne sait plus vers quel objet se tourner pour relancer le processus de l’imagination et de l’espoir.

L’ennui intervient quand la perpétuelle relance du désir le rend incapable de se trouver un nouvel objet. La possession successive, facile et rapide de beaucoup d’objets, loin, en effet, de nous combler, nous blase. L’ennui n’est donc pas la fin du désir ou une incapacité à désirer, mais une incapacité à s’illusionner sur le pouvoir que possèdent les objets du monde à nous combler.  Celui qui s’ennuie a simplement perdu la faculté de croire en l’objet, son désir est nu et désespéré.

Nos sociétés de consommation, pour peu que nous fassions partie des privilégiés, tendent à nous faire rencontrer l’ennui bien plus vite que les sociétés traditionnelles, non pas en usant le désir, mais nos capacités à croire en l’objet et à sa capacité de nous combler. D’où cette analyse très dure de Schopenhauer dont il  ne faut pas oublier que la posture philosophique qui est la sienne est celle du pessimisme :

« Tout désir naît d’un manque, d’un état qui ne nous satisfait pas ; donc il est souffrance, tant qu’il n’est pas satisfait. Or, nulle satisfaction n’est de durée ; elle n’est que le point de départ d’un désir nouveau. Nous voyons le désir partout arrêté, partout en lutte, donc toujours à l’état de souffrance ; pas de terme dernier à l’effort ; donc pas de mesure, pas de terme à la souffrance. La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui ; ce sont là les deux éléments dont elle est faite, en somme. De là ce fait bien significatif par son étrangeté même : les hommes ayant placé toutes les douleurs, toutes les souffrances dans l’enfer, pour remplir le ciel n’ont plus trouvé que l’ennui. » Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et comme Représentation, L. IV, § 57.

Pour Schopenhauer, l’homme qui est soumis au désir (qu’il appelle « le Vouloir », cette essence du monde) oscille, comme un pendule, entre la souffrance du manque (souffrance de celui qui désire et qui espère en mobilisant ses ressources atteindre la plénitude de la possession et de la jouissance dans l’avenir) et la souffrance de l’ennui.

La souffrance de l’ennui n’est pas moins douloureuse que celle du désir, bien au contraire, puisque c’est une souffrance sans consolation, sans espoir, une souffrance lucide.

C’est cette lucidité, qui fait, cependant, que Baudelaire et les autres poètes du spleen ont considéré l’ennui comme la marque distinctive du poète, en ce qu’il procède d’une espèce de supériorité de l’âme, d’aristocratie de la conscience. Le poète du spleen sait bien qu’aucun objet terrestre, aucun être, en peut le combler. Il aspire donc à l’infini, qui est, comme nous allons le voir, le véritable objet du désir.

Et, certes, il est vrai que celui qui commence à voir l’illusion percer dans la consommation et sait regarder en face le manque qui est en lui, est plus proche de la vérité de son être que celui qui court encore frénétiquement à ses désirs. La question qui se pose alors est celle du véritable objet du désir : qu’est ce que les hommes cherchent ainsi, dans cette fuite en avant. Y a-t-il derrière tous les objets du désir, objets illusoires un véritable objet du désir, un éros fondamental qui pourrait enfin conduire à une satisfaction profonde ?

Le désir passe donc d’objet en objet, sans parvenir à la satisfaction le distingue radicalement du besoin : le désir est illimité, infini, et aucun objet ne semble capable de le retenir, cherchant toujours une satisfaction qu’il ne peut trouver nulle part, semblable en cela aux tonneaux des Danaïdes.

A contrario, une véritable absence de désir, si elle était possible, ne pourrait être qu’absence du manque, et donc plénitude, complétude et même bonheur. Ce n’est que dans un état de plénitude, je ne désire rien, parce que rien ne me manque. Je suis plein, je suis complet (d’où l’image socratique des tonneaux pleins). Je possède tout ce qu’il me faut.

Certes, l’homme aura toujours des besoins, car il est un être vivant, qui subit, en tant que tel, la nécessité naturelle de renouveler les forces dépensées. Mais le besoin, dès lors qu’il est dépouillé du désir, des fantasmes de l’imagination désirante est, comme le dit Épicure dans la Lettre à Ménécée, aisé à satisfaire. Le véritable contraire du désir n’est donc pas l’ennui et la vie dévitalisée qui l’accompagne, mais bien la plénitude d’un être qui ne manque de rien, qui n’est troublé par aucun désir.


 

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