Le Désir IIe Partie

Le Désir : IIe partie

LES SAGESSES TRADITIONNELLES FACE AU DÉSIR

Toutes les sagesses traditionnelles qu’elles soient occidentales ou orientales mettent l’accent sur le caractère illimité du désir, sur le fait qu’il expatrie l’homme hors de soi, puisqu’il le rend dépendant d’une réalité extérieure, qu’elle soit matérielle ou relationnelle. Toutes voient dans le désir une forme d’esclavage dont il faut se libérer.

1) Le bouddhisme, cette sagesse orientale, fonde la plénitude sur l’apprentissage du détachement et du non-désir par une autre relation de l’être humain au temps

Notre présentation du bouddhisme s’appuie essentiellement sur le livre de Walpola Rahula, l’Enseignement du Bouddha d’après les textes les plus anciens. Or il apparaît que le bouddhisme est une véritable philosophie du non-désir, et une pratique mystique, qui paradoxalement, car l’épicurisme est un matérialisme intrinsèque, est très proche de la sagesse que propose Épicure. Cette philosophie fut professée par le Bouddha, cet homme « réalisé » ou « éveillé » (ce que signifie le terme de « Bouddha »), au VI° siècle av. J.-C., à Bénarès, dans de célèbres sermons. Les textes anciens, racontent que le Bouddha, dont le nom personnel est Siddharta, et le nom de famille Gotama, a commencé sa propre vie, de manière très protégée, dans la plus grande richesse, et dans les plus grands agréments possibles, prince d’un royaume gouverné par son père, dans ce qui est le moderne Népal, et époux dès l’âge de 16 ans de la dévouée, sincère et très belle princesse Yasodhara. Rencontrant soudainement la souffrance humaine, la vieillesse et la maladie, il décida à l’âge de 29 ans d’abandonner son royaume et sa famille, pour partir, tel un ascète en quête d’une vérité qui devait permettre la cessation de la souffrance.

Durant 6 ans, il erra de maître en maître, cherchant auprès des mystiques célèbres de son temps, la solution à la souffrance. Il se soumit à toutes les méthodes et les pratiques ascétiques que ces maîtres spirituels lui ordonnèrent, mais sans jamais parvenir à la fin de sa quête. « C’est ainsi qu’un soir, assis sous un arbre (connu depuis comme l’arbre-bodhi – ou Bo, « l’arbre de la sagesse »), sur la rive du fleuve Néranjara, à Bouddha-Gaya (près de Gaya, dans le moderne Bihar), âgé de trente-cinq ans, Gotama atteignit l’Éveil, après quoi il fut connu comme le Bouddha, « l’éveillé ».

Après son Éveil, Gotama le Bouddha prêcha son premier sermon à un groupe de cinq ascètes, ses anciens compagnons dans le Parc des Gazelles à Isipatana (moderne Sarnath), près de Bénarès. Depuis ce jour, il enseigna à toutes les classes d’hommes et de femmes.

Le bouddhisme se caractérise donc par le fait qu’elle est la seule religion au monde, qui fut fondée par un homme, qui n’a jamais prétendu être autre chose qu’un homme comme tous les autres hommes, ni un Dieu, ni un prophète inspiré des Dieux. C’est une religion, parce qu’elle a des pratiques spirituelles, mais c’est surtout une philosophie fondée sur une compréhension de la réalité, à laquelle l’adepte doit parvenir par lui-même, en s’appuyant sur sa seule intelligence, et plus encore sur ses seuls efforts pour acquérir la sagesse, car la compréhension de la réalité ne peut se faire qu’en cultivant sa liberté de pensée, et la force de sa volonté, celles-ci devant conduire à la tolérance à l’égard de la liberté de pensée de l’autre, et à la compassion.

L’enseignement du Bouddha dans le sermon de Bénarès. Quatre « Nobles Vérités » constituent la relation de l’être humain au monde : Dukkha ou la souffrance, Samudaya ou l’origine de la dukkha ou le désir, Nirodha ou la cessation de la dukkha par la négation du désir, et Magga ou la voie qui mène à la cessation de la dukkha.

- La Première noble Vérité porte sur la réalité du monde, cette réalité est la Dukkha. C’est le fait que la vie humaine n’est qu’impermanence, conflit, vide, et souffrance. La Dukkha est donc à la fois la souffrance ordinaire, la souffrance causée par le changement et la perte et, enfin, la souffrance comme état conditionné. De ce point de vue là, sont comprises dans la Dukkha :

« [Dukkha c’est] toutes sortes de souffrances, comme la naissance, la vieillesse, la maladie, la mort, l’association avec des personnes désagréables ou la dépendance de conditions déplaisantes, la séparation d’avec des êtres aimés ou la perte de conditions plaisantes, ne pas obtenir ce qu’on désire, la douleur, les lamentations, la détresse (…) »

Tout ce qui est heureux est cause de souffrance, puisque c’est appelé à disparaître :

« Un sentiment heureux ou une condition de vie heureuse, n’est pas permanent, n’est pas éternel. Un changement interviendra tôt ou tard. Quand il survient, il y a douleur, souffrance et peine. Cette vicissitude est comprise dans dukkha en tant que souffrance produite par le changement. »

Le troisième aspect de la Dukkha, la souffrance comme état conditionné est l’aspect le plus philosophique de la Première Noble vérité. L’homme n’est, aux yeux de Bouddha, qu’un composé de cinq agrégats changeants : le corps, les sensations, les perceptions, les habitudes et formations mentales où se situent le désir et la conscience. Il n’y a donc pas de moi, d’esprit permanent, immuable ou d’âme, qui constituent aux yeux de la plupart des hommes l’essence permanente de leur être :

« Ce que nous appelons un « être », un « individu » ou un « moi », est un nom commode, une étiquette que nous attachons à la combinaison de ces cinq constituants. Ceux-ci sont tous impermanents, en perpétuel changement. Tout ce qui est impermanent est dukkha ».

Pour les bouddhistes, la souffrance vient du fait que l’homme est attaché à ce qui est, or, rien ne reste dans ce qui est, tout est flux d’apparition et de disparition, la seule chose qui est permanente, c’est l’impermanence. Certes la vie est joie et plaisirs, mais les joies et les plaisirs contiennent en germe la souffrance et la douleur : la perte de ce qui nous donne la joie est souffrance, la mort d’un être cher par exemple. La temporalité et l’impermanence qui règnent en ce monde conduisent nécessairement les hommes à la perte, au deuil, à la douleur. La dukkha est donc cette éternelle roue de la vie avec son cortège de souffrances et de plaisirs éphémères.

- La seconde Noble Vérité est Samudaya, l’origine de la Dukkha, le désir. Cette soif, qui caractérise l’homme, est elle-même fondé sur l’illusion de l’ego.

« C’est cette soif, ce désir, cette avidité, cette cupidité qui, en se manifestant de manière variée, donne naissance à toutes les formes de souffrance.»

« Ici le terme de « soif » comprend non seulement le désir et l’attachement aux plaisirs des sens, à la richesse, à la puissance, mais aussi l’attachement aux idées, aux idéaux, aux opinions, aux théories, aux conceptions et aux croyances. (…) Comme le Bouddha l’a dit à Ratthapala : ‘le monde manque (souffre de frustration) et il désire avidement ; il est esclave de la ‘soif’’. »

Le désir naît de ce que, comme l’a dit aussi Pascal, beaucoup plus tard et dans une autre culture, l’homme sans cesse se projette dans le temps, dans des temps qui n’existent pas, dans le passé, pour le regretter, dans l’avenir, pour espérer. Ces projections imaginaires se font toujours aux dépens de la vie présente, qui est sans cesse dévalorisée et qui semble sans cesse insatisfaisante, en comparaison de ce qui fut ou de ce qu’on espère. D’autre part, le désir nous met en relation difficile avec les autres, parce que sans cesse nous comparons ce qu’ils ont avec ce que nous avons. Le désir est alors la cause des trois racines du mal : la convoitise, la haine, et la peur : la convoitise de ce que possède l’autre et que je ne possède pas, la haine de l’autre qui possède ce que je désire, et la peur de perdre, que l’autre me prenne ce que je possède et qu’il ne possède pas. Le désir est, au fond, désir d’une permanence, quand dans la vie tout change, tout est sur fond d’impermanence, rien n’existe absolument, pas même le moi, cet ego, qui est pour les bouddhistes, l’illusion majeure, celle qui se trouve au fond du désir.

-          La Troisième Noble Vérité, Nirodha, la libération de la souffrance passe par l’extinction du désir.

Pour éliminer la Dukkha, il faut éliminer l’origine principale de la Dukkha, cette soif, qui est en l’homme. Cela n’est possible que si je prends conscience que tous ces désirs qui me taraudent ne viennent donc pas de moi, mais me traversent. La pratique du bouddhisme consiste alors à se laisser traverser par eux, sans s’y attacher, et sans s’identifier à eux. Ce silence retrouvé est le nirvana, c’est un vide et une plénitude. L’homme guéri du désir atteint un état, où il est détaché, sans haine et sans illusion, un état où, paradoxalement, il peut enfin vivre pleinement sa vie dans un présent perpétuel, vécu pour lui-même, et non plus dévitalisé au profit de projections temporelles :

« Ne regrettez pas le passé, ne spéculez pas sur l’avenir. Vivez pleinement dans le présent, voyant les choses telles qu’elles sont. »

Cette aptitude à accueillir l’être tel qu’il se présente, dans le changement perpétuel, c’est précisément la méditation, qui est célébration de la vie.

La Quatrième Noble Vérité est Magga, la voie qui mène à la cessation de Dukkha, plus connu sous le nom de « sentier du milieu », pratique recherchant la mesure, et donc refusant les extrêmes que représentent les vies recherchant les plaisirs et les passions que les vies ascétiques faites de mortifications. Ce Noble Sentier comporte huit pratiques, la compréhension juste, la pensée juste, la parole juste, l’action juste, les moyens d’existence juste, l’effort juste, l’attention juste, et la concentration juste. Chaque pratiquant devra s’efforcer de réaliser cette voie dans ces 8 dimensions, au sein même de sa vie la plus quotidienne. Ces huit aspects de la voie du milieu ont pour fin de développer en l’homme la conduite éthique, la discipline mentale et la sagesse.

La conduite éthique du bouddhiste est fondée sur une conception compassionnelle du monde et qui inclut tous les êtres vivants. La sagesse et la discipline mentale sont fondées sur une vision réaliste, sans illusion, de la réalité :

« (…) un vrai bouddhiste est le plus heureux des êtres. Il n’a ni crainte ni anxiété. Il est toujours calme et serein. Ni les bouleversements ni les calamités ne peuvent le troubler. Il voit les choses telles qu’elles sont. Le Bouddha ne fut jamais mélancolique ni lugubre. Ses contemporains l’ont décrit comme « toujours souriant » (…) Il est toujours représenté dans la peinture et la sculpture bouddhistes avec un visage heureux, serein, content et compatissant. On ne peut jamais discerner en lui aucune trace de souffrance, d’angoisse ou de douleur ».

Celui qui est à ce point réalisé dans son être, qui n’a plus ni crainte ni désir, n’étant plus happé par des temps qui ne sont pas les siens, vit intensément dans une sorte d’éternel présent, constamment neuf, et l’émerveillant par cette nouveauté, qui est vécue par l’homme ordinaire sous le mode de la perte. Cela ne signifie pas qu’il n’est plus capable de projets, et donc d’anticipation. Mais cette anticipation n’étant plus empoisonnée par les angoisses et les soucis, fait partie de son présent, et il construit l’avenir avec calme et sérénité, ainsi qu’avec détachement.

 

2)  La forteresse stoïcisme : il faut distinguer entre les bons et les mauvais désirs, c’est-à-dire entre ce qui dépend de soi et ce qui ne dépend pas de soi. Le seul bon désir : construire son être (retour sur la distinction entre volonté et désir)

La philosophie stoïcienne est souvent présentée à partir de maximes qui sont censées la résumer. Ainsi, la célèbre maxime attribuée à Épictète : « Sustine et abstine » c’est-à-dire « supporte et abstiens-toi ». De fait, cette philosophie, dans son nom même, est entrée dans la langue française courante : une personne stoïque, c’est une personne qui supporte les douleurs, les souffrances, les malheurs en restant dans la dignité, dans la rectitude d’une personne qui reste droite dans ses bottes en quelque sorte, quoi qu’il lui arrive.

Une autre maxime nous vient d’un stoïcien tardif, Descartes, qui résume aussi cette philosophie à travers ces paroles : « mieux vaut changer ses désirs que l’ordre du monde ». C’est la troisième maxime de la morale par provision telle que l’énonce Le Discours de la méthode. L’ordre du monde ne dépend pas de moi, si je m’obstine à vouloir le changer, si je refuse de le regarder en face et de le respecter, c’est moi qui vais en souffrir.

Cette vision du stoïcisme et de son analyse du désir est cependant un peu trompeuse. En réalité, il faut revenir à la source, et aux paroles d’Épictète.

 

 

Épictète : il faut distinguer entre ce qui dépend de soi et ce qui ne dépend pas de soi

Dans un premier temps, nous dit Épictète, on doit suspendre complètement le désir, en attendant de pouvoir distinguer entre les désirs qui conduisent à la souffrance et ceux qu’il faut au contraire cultiver. On ne sait pas encore comment faire cette distinction et sur quoi la fonder. On sait seulement, que si l’on désire des choses inaccessibles, elles causeront beaucoup de souffrance.

« Pour tes désirs, supprime-les entièrement pour le moment. Car, si tu désires quelqu’une des choses qui ne sont pas en notre pouvoir, tu seras nécessairement malheureux ; et, pour les choses qui sont en notre pouvoir, tu n’es pas encore en état de connaître celles qu’il est bon de désirer. » Épictète, Pensées, II.

Pour discriminer entre les désirs, il faut donc d’abord apprendre à distinguer entre ce qui dépend de moi et ce qui ne dépend pas de moi.

« De toutes les choses du monde, les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. Celles qui en dépendent sont nos opinions, nos mouvements, nos désirs, nos inclinations, nos aversions ; en un mot, toutes nos actions.

Celles qui ne dépendent point de nous sont le corps, les biens, la réputation, les dignités ; en un mot, toutes les choses qui ne sont pas du nombre de nos actions. »

Épictète, Pensées, I.

Ne pas placer de désir au niveau de ce qui ne dépend pas de moi, autrement dit apprendre à accepter avec détachement ce que la fortune m’apporte, est le premier précepte du stoïcisme sur cette question du désir. C’est ce que résume Descartes, dans la troisième maxime de la morale par provision qu’il donne dans la troisième partie du Discours de la méthode : Il faut « tâcher plutôt à me vaincre que la fortune et changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde ». Il s’agit tout simplement d’apprendre à regarder les choses en face et à accepter ce qui ne peut être changé.

Mais le stoïcisme va bien plus loin que ne le fait Descartes dans son analyse du désir : il s’agit pour Épictète de se servir du désir dans ce qu’il peut avoir de positif pour le sujet : s’il porte sur  soi et son propre perfectionnement, sur son propre pouvoir de se réaliser dans son être, sur donc les vertus, alors le désir est bon.

En éliminant en moi les désirs portant sur autre chose que sur mon être propre, j’apprends la maîtrise de moi-même. J’apprends à agir véritablement et non seulement à être une réaction passive face à une extériorité agissante. Ce qui est ainsi éminemment désirable pour le sage stoïcien, c’est de garder sa dignité et ne pas être entraîné dans des mouvements passionnels réactifs qui font perdre le contrôle de soi. À l’inverse bien-sûr, ce qui dépend de soi et n’est pas désirable, ce sont les passions, les désirs qui entraînent loin de soi-même, loin du calme et de la sérénité que la sagesse fait désirer.

Or ces deux types de désirs peuvent entrer en concurrence. Je peux bien désirer rester stoïque en face des événements difficiles, tout en désirant des choses qui tendent à m’entraîner dans les passions et dans des mouvements émotionnels qui me font perdre le contrôle de moi-même. S’ils entrent ainsi en contradiction, c’est parce qu’ils ne sont pas du tout de la même nature. Le premier type de désir est agréé par la raison, au contraire du second. Sur le premier je place toute ma volonté, alors que ma volonté entre en lutte avec les seconds. Le sage ne désire pas seulement sa dignité, mais parce qu’elle est désirable en elle-même, comme le montre la raison, il la veut.

Voilà pourquoi les stoïciens s’efforcent de développer en eux la volonté qui consiste en une forte autodétermination pour réaliser un désir visant sa propre réalisation et non l’avoir, la possession et la jouissances de choses extérieures à soi.

Exercer sa volonté c’est garder à l’esprit ce qui est le plus important, c’est aussi avoir le sens des priorités : je désire avant tout rester maître de moi. Du coup, j’ai la volonté de ne pas suivre des désirs et des affects qui m’aliéneraient. Ma volonté s’exerce et de ce simple fait, je suis libre. Ainsi le sage stoïcien veut d’autant plus aisément rester calme en toute situation, qu’il désire, sous l’influence des modèles de sages qu’il a rencontrés, conserver sa propre dignité. Ayant, en effet, placé une part importante de cette ardeur qu’est le désir en soi, alors qu’il part ordinairement hors de soi, celui qui ambitionne d’être sage met toute sa volonté à réaliser ce désir.

Le bonheur, c’est-à-dire, la bonne relation à autrui dépend de la bonne construction de soi

Lorsqu’on place tous ses désirs dans la construction de l’excellence de son être, dans la culture donc de ses vertus, alors la relation à autrui qui en découle est paradoxalement beaucoup plus heureuse.

Ainsi, au lieu de vouloir des enfants parfaits, je cherche à être un bon parent, au lieu de désirer avoir une épouse ou un époux fidèle, je désire avant tout être un bon époux, un époux fidèle et attentif, au lieu de gagner beaucoup d’argent par l’exercice de mon métier, je cherche à être un aussi bon professionnel que possible, etc.

On voit bien que, ce faisant, je mets toutes les chances du bonheur de mon côté, beaucoup plus que si je suis sans arrêt en train d’attendre tout du monde extérieur. Certes, il peut arriver quand même que la relation ne soit pas heureuse, et que je sois un mari ou une épouse trompé(e) alors même que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour être un bon conjoint, mais alors, même dans le malheur, je conserve une forme de sérénité : j’ai fait tout ce que je devais, et ce que j’ai acquis ce faisant, l’être que j’ai construit en moi, est bien plus fort et heureux que si j’avais tout attendu de l’autre sans rien donner de moi-même.

La forteresse stoïcienne :quoi qu’il arrive, je reste calme, serein, heureux

Ayant placé tous les désirs dans la construction de son être,

Épictète met en scène ce travail dialectique qui se joue chez l’homme entre les désirs et la volonté, dans cet exemple de la vie courante :

« Quand tu es sur le point d’entreprendre une chose, mets-toi bien dans l’esprit ce qu’est la chose que tu vas faire. Si tu vas de te baigner, représente-toi ce qui se passe d’ordinaire dans les bains publics, qu’on s’y jette de l’eau, qu’on s’y pousse, qu’on y dit des injures, qu’on y vole. Tu iras ensuite plus sûrement à ce que tu veux faire, si tu te dis auparavant : « je veux me baigner, mais je veux aussi conserver ma liberté et mon indépendance, véritable apanage de ma nature. » Et de même sur chaque chose qui arrivera. Car de cette manière, si quelque obstacle t’empêche de te baigner, tu auras cette réflexion toute prête : « je ne voulais pas seulement me baigner, mais je voulais aussi conserver ma liberté et mon indépendance ; et je ne les conserverais point, si je me fâchais. »

Épictète, Pensées, IV.

Je désire me baigner et d’une certaine manière aussi je veux me baigner, car il y va, non seulement d’une forme de plaisir, mais aussi d’une certaine forme d’hygiène de vie et de dignité. Mais les bains, à l’époque d’Épictète, sont l’occasion de débordements passionnels. Je risque donc, en me rendant dans un lieu semblable à celui des bains de l’Antiquité, de me laisser entraîner dans des émotions que je réprouve. Une manière d’exercer ma volonté consiste alors à me représenter ce qui risque de se passer, pour bien fixer en moi ce que je désire vraiment et que ma raison agrée et sur lequel je place ma volonté. Je désire et veux ma dignité. Si je garde cela en tête et qu’aux bains on m’éclabousse ou m’insulte, je ne serais pas que réaction et émotion. Je resterais calme et détaché, bref, stoïque comme le dit le langage, qui a retenu la leçon des stoïciens. De même, en face d’un désir déçu, d’un projet avorté, je ne m’effondrai pas, ne se fâcherai pas, ne souffrirai pas, bref je ne se laisserai pas emporter par l’affectivité qui ordinairement suit le désir déçu. Car je veux en même temps que je désire, et ce que je veux, c’est aller dans le sens des bons désirs.

Selon les stoïciens, si j’ai clairement à l’esprit ce que je veux vraiment, mon être propre dans la plénitude de sa puissance, le désir s’étant calé sur la volonté, je suis et reste maître de moi et de ma vie. J’atteins le maximum de vertu.

Le désir mimétique (René Girard)

C’est d’autant plus intéressant de cultiver son propre être qu’il est l’objet véritable du désir selon René Girard.

En effet, quand nous désirons avoir ou faire ceci ou cela (avoir un bon métier, avoir de la richesse financière, avoir une belle compagne ou un beau compagnon de vie, avoir des enfants, avoir tel vêtement, telle voiture, etc.), pour René Girard, ce qu’on désire en réalité, c’est être et surtout être reconnu comme possesseur de l’être. Seul celui qui est admiré, voire envié par les autres, semble détenir un être dont les autres sont dépourvus.

Chacun sent en effet que le statut social et l’exercice d’un métier, mais aussi les apparences de ce statut que confèrent les objets d’usage (maison, voiture, vêtements, etc.) fondent notre identité sociale. Il s’agit là de l’être que nous sommes tel que la société le reconnaît.

Comment se fait-il que nous ne puissions porter notre propre être par nous-mêmes et qu’il faut apprendre à le faire, notamment en devenant un stoïcien ? Parce que l’être humain ne naît pas constitué psychiquement, contrairement à l’animal. Le psychisme humain est en évolution, lui seul en outre a conscience de lui-même en tant qu’être. Mais parce que cet être est en évolution, il se cherche continuellement, et parce que l’espèce humaine est une espèce de primates, l’imitation se révèle le moteur de cette recherche.

« En nous montrant en l’homme un être qui sait parfaitement ce qu’il désire, ou qui, s’il paraît ne pas savoir, a toujours un « inconscient » qui le sait pour lui, les théoriciens modernes ont peut-être manqué le domaine où l’incertitude humaine est la plus flagrante. Une fois que ses besoins primordiaux sont satisfaits, et parfois même avant, l’homme désire intensément, mais il ne sait pas exactement quoi, car c’est l’être qu’il désire, un être dont il se sent privé et donc quelqu’un d’autre lui paraît pourvu. Le sujet attend de cet autre qu’il lui dise ce qu’il faut désirer, pour acquérir cet être. Si le modèle, déjà doté, semble-t-il d’un être supérieur désire quelque chose, il ne peut s’agit que d’un objet capable de conférer une plénitude d’être encore plus totale. Ce n’est pas par des paroles, c’est par son propre désir que le modèle désigne au sujet l’objet suprêmement désirable.

Nous revenons à une idée ancienne, mais dont les implications sont peut-être méconnues ; le désir est essentiellement mimétique, il se calque sur un désir modèle ; il élit le même objet que le modèle.

Le mimétisme du désir enfantin est universellement reconnu. Le désir adulte n’est en rien différent, à ceci près que l’adulte, en particulier dans notre contexte culturel a honte, le plus souvent, de se modeler sur autrui ; il a peur de révéler son manque d’être. Il se déclare hautement satisfait de lui-même ; il se présente en modèle aux autres ; chacun va répétant : « imitez-moi » afin de dissimuler sa propre imitation.

Deux désirs qui convergent sur le même objet se font mutuellement obstacle. Toute mimésis portant sur le désir débouche automatiquement sur le conflit. Les hommes sont toujours partiellement aveugles à cette cause de la rivalité. Le même, le semblable, dans les rapports humains, évoque une idée d’harmonie : nous avons les mêmes goûts, nous aimons les mêmes choses, nous sommes faits pour nous entendre. Que se passera-t-il si nous avons vraiment les mêmes désirs ? Seuls quelques écrivains se sont intéressés à ce type de rivalité. Chez Freud lui-même, cet ordre de fait n’entre en ligne de compte que de façon indirecte et incomplète. » René Girard, La violence et le sacré. (voir manuel Texte 15 p. 86-87)

René Girard rejoint complètement les analyses de Siddharta Gautama en affirmant que toute la violence humaine trouve son origine dans le désir, mais il explique pourquoi : l’être humain est en manque d’être, et cherche désespérément ce qui pourrait le rendre plus consistant. C’est dans le regard d’autrui qu’il rencontre à la fois l’objet du désir (c’est ce que l’autre désire qui est désirable, c’est donc lui le maître de mon désir), et l’admiration ou à l’inverse le mépris qui confortent ou effrite le sentiment d’être quelqu’un, c’est-à-dire quelqu’un qui est, qui compte, qui existe réellement. Le rêve de beaucoup de jeunes gens, c’est d’être une star, c’est-à-dire, un être qui existe aux yeux de millions de gens, sans compter les objets de luxe qui assurent matériellement cette existence.

D’où l’importance et la gravité des modèles de l’humanité. Si les stars sont de piètres humains, des personnes qui n’existent que comme des consommateurs de luxe et de jouissances, l’humanité est désorientée. Elle a besoin de grands modèles et en a toujours eu (du moins dans le passé) : Bouddha, Jésus de Nazareth, les grands saints, les personnalités historiques bienfaisantes comme Martin Luther King, Gandhi, etc.

On voit par là que se profile la question des besoins de l’âme humaine, c’est-à-dire de l’existence d’une appétence qui soit, non pas artificiellement provoquée par la société de consommation, mais par la nature même de l’humanité en tant qu’humanité. Car l’être humain n’est pas qu’un être vivant, avec des besoins vitaux. Il est possible que, par delà la diversité des cultures, il y ait des besoins universels de l’âme humaine.

3 ) La Lettre à Ménécée d’Épicure :

L’œuvre d’Épicure (IV-IIIe siècle avant J.-C.)

On n’a peu d’éléments qui nous restent d’Épicure dont on sait pourtant qu’il fut un auteur prolixe. Son œuvre fut systématiquement détruite avec l’arrivée du christianisme.

Il nous reste essentiellement trois Lettres écrites à ses disciples, La Lettre à Hérodote où il présente son matérialisme atomiste, La Lettre à Pythoclès qui s’efforce de détruire toute superstition en expliquant tous les phénomènes naturels (et particulièrement les phénomènes célestes et météorologiques) par d’autres phénomènes naturels (et non par l’activité des dieux, comme le tonnerre ou la foudre qui ne sont pas selon lui des manifestations de la colère de Zeus, mais un rapport naturel entre l’eau, l’air et le feu). Et enfin la Lettre la plus importante, La Lettre à Ménécée où il expose sa philosophie générale et surtout son éthique (les règles de la vie heureuse).

Il nous reste aussi des Sentences dites « vaticanes » car retrouvées au Vatican et des Maximes dites « capitales ».

L’épicurisme est un eudémonisme et un hédonisme.

En tant qu’eudémonisme, la philosophie d’Épicure vise clairement le bonheur. En cela, cette philosophie est semblable à toutes les philosophies antiques qui toutes (ou presque toutes) cherchent la compréhension et les moyens concrets d’atteindre la vie heureuse, la vie réussie.

C’est en tant qu’hédonisme, que la philosophie d’Épicure se distingue radicalement des autres philosophies qui, toutes, se méfient du plaisir. La recherche du plaisir est en effet pour elles toutes cause d’hybris, de démesure. Mais pour Épicure, le plaisir étant toujours enraciné dans la nature et son ordre, nécessairement sain, est toujours vertueux. Celui qui écoute vraiment son plaisir ne peut pas souffrir d’obésité, car trop manger c’est être soumis au désir et non au plaisir, c’est enraciner le désir dans le besoin et c’est corrompre ce besoin.

Définition du bonheur selon Épicure

Le bonheur pour Épicure, ce n’est pas quelque chose de compliqué, contrairement à ce que d’autres philosophes diront plus tard (Kant y voyant par exemple un « idéal de l’imagination » explique ainsi, qu’il est difficile de le définir, il tend à être protéiforme, dépendre de l’imagination de chacun). Le bonheur, c’est pour Épicure, une vie où les plaisirs excèdent largement les souffrances. Utilisant une sorte de balance imaginaire qui permettrait de peser toutes les souffrances de la vie et tous les plaisirs, la vie heureuse c’est celle où les joies et les plaisirs excèdent largement le poids des souffrances physiques et mentales.

L’être humain, plus que n’importe quel autre être vivant, est destiné au bonheur

L’être humain devrait être toujours heureux. Il est même l’être vivant qui est destiné, plus qu’aucun autre, au bonheur, non seulement parce que la vie humaine, comme toute vie est adaptée à la réalité naturelle, et que pour elle, comme en toute vie, le plaisir domine largement sur les peines et les douleurs, mais l’être humain est conscient. Chez tout être vivant, les plaisirs s’enchaînent, surpassant de beaucoup les douleurs et souffrances, qui ne sont là que comme des avertissements sur ce qui est nuisible. Mais chez l’homme seulement, cet enchaînement de plaisir qu’est la vie est conscient. Et cette conscience que le plaisir est là, presque constamment, est une condition du bonheur que ne possèdent pas les animaux, qui sont en quelque sorte heureux, mais sans le savoir.

Il y a donc deux conditions au bonheur : il faut que les plaisirs excèdent largement les souffrances. Il faut enfin que l’on en soit conscient. Or seul l’être humain est capable de cette conscience.

Le problème c’est que l’être humain est aussi, du fait même de sa conscience, détourné de son destin qu’est le bonheur. L’âme humaine est souvent en souffrance, et pour Épicure, elle est donc malade. La souffrance (la tristesse, le manque, la peur, le regret, les remords, etc.) est cette pathologie même de l’âme qui la détourne de son bonheur.

La philosophie est médecine de l’âme, elle est au sens propre « psychothérapeutique »

La philosophie (qui pour Épicure est toujours sa propre philosophie, la philosophie épicurienne) a pour fonction première et peut-être unique que de guérir l’âme malade. Elle permet donc d’éliminer ce qui détourne l’être humain de son destin le bonheur. La philosophie qui n’est rien d’autre que l’usage de la raison et de l’intelligence humaine s’attaque à ce qui trouble l’âme humaine, et à ce qui cause ses souffrances permanentes, mais d’origine purement imaginaire. Épicure désigne ces produits de l’imagination humaine qui causent tous les tourments de l’âme humaine : « les opinions vaines ». Elles sont vaines au sens étymologique du terme (de « vanus » ce qui est vide, ce qui n’a pas de fondement réel) : ce sont des irréalités issues d’une pensée débridée, insuffisamment soumise à la raison.

Or deux choses troublent l’âme humaine : la peur (des choses surnaturelles), et surtout la peur de mourir (peur de l’au-delà), et le désir insatiable.

Dans la Lettre qu’il a écrite à Ménécée, Épicure nous donne deux clefs pour guérir.

- Il faut d’abord guérir de toute peur :

À cette fin, il faut prendre conscience donc que les dieux sont indifférents et la mort n’existe pas. Dans la Lettre à Pythoclès, Épicure élimine toute superstition. Dans la lettre à Hérodote, il donne les fondements purement matérialistes de sa vision de la mort : tout n’est que matière, tout ce qui est le résultat d’un assemblage d’atomes. La mort c’est la dissolution des atomes et donc la disparition de toute sensation possible.

- Pour se libérer des désirs, il faut apprendre à bien distinguer entre les besoins qui sont légitimes et les désirs qui sont tous vains :

« Il faut se rendre compte que parmi nos désirs les uns sont naturels, les autres vains, et que, parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires et les autres naturels seulement. Parmi les désirs nécessaires, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour la tranquillité du corps, les autres pour la vie même. Et en effet une théorie non erronée des désirs doit rapporter tout choix et toute aversion à la santé du corps et à l’ataraxie de l’âme, puisque c’est là la perfection même de la vie heureuse. Car nous faisons tout afin d’éviter la douleur physique et le trouble de l’âme. Lorsqu’une fois nous y avons réussi, toute l’agitation de l’âme tombe, l’être vivant n’ayant plus à s’acheminer vers quelque chose pour parfaire le bien-être de l’âme et celui du corps. » Épicure, Lettre à Ménécée.

Contrairement à ce qu’une lecture superficielle du texte pourrait nous faire croire, Épicure ne distingue pas entre les bons et les mauvais désirs. Il ne faut pas être arrêté, dans sa compréhension du texte, par le vocabulaire utilisé par Épicure et ses traducteurs. Lorsqu’il parle des « désirs naturels »,  ce sont les besoins qui sont ainsi évoqués et qu’il oppose aux désirs artificiels et vains, qui sont ce que nous appelons ordinairement des désirs. Il y a donc pour Épicure deux types de dépendances humaines : les dépendances fondées sur la nature, et celles qui sont purement artificielles, dont il faut se guérir en quelque sorte.

Les besoins sont naturels parce que fondés sur la nécessité de retrouver un équilibre physiologique d’abord et psychologique ensuite. Les besoins sont ceux du corps sont donc la faim, la soif, le besoin de repos et de sommeil, le besoin de se réchauffer, de dépenser ses forces, etc., c’est-à-dire tous les besoins vitaux, à quoi l’auteur adjoint les besoins non vitaux mais qu’on doit néanmoins satisfaire pour atteindre la paix du corps, l’aponie. Ainsi, ne pas avoir froid en hiver, ce qui serait totalement pénible à vivre, impose de se vêtir, d’avoir une maison chauffée, etc.

Nous remarquons déjà que dans cette distinction qu’Épicure fait entre les différentes dépendances humaines et les appétences vers les objets pouvant satisfaire ces dépendances, l’être humain se distingue des animaux. Il n’a pas seulement des besoins vitaux, mais aussi des besoins de confort qui sont, aux yeux d’Épicure complètement légitimes. Mais s’y adjoignent aussi des besoins propres à l’âme humaine, des besoins anthropologiques, ce qu’Épicure appelle les besoins de choses pouvant procurer le bonheur, c’est-à-dire la paix de l’âme humaine, l’ataraxie. L’un de ces besoins est présenté dans La Lettre à Ménécée : il s’agit de la philosophie qui guérit l’âme malade de peur et de vaines dépendances. Dans les Maximes capitales et les Sentences vaticanes, Épicure présente d’autres choses importantes pour le bonheur : avoir des amis, partager un repas avec eux (la convivialité), avoir accès à l’art (au théâtre si important dans la Grèce antique par exemple).

-          Le bonheur est accessible

La satisfaction des besoins est relativement aisée à obtenir : « tout ce qui est naturel est aisé à se procurer », tout simplement parce que la nature est bien faite. Elle veille à ce que les êtres qu’elle crée soient adaptés au milieu qui est le leur, et c’est vrai aussi pour les êtres humains. Ce qui est difficile à se procurer, les mets recherchés et chers par exemple, n’est pas l’objet d’un besoin fondé sur la nature humaine, mais sur de vaines opinions, sur la puissance de l’imagination.

La satisfaction ressentie quand on satisfait une dépendance à l’égard d’un objet dont notre nature a véritablement besoin est profonde. Elle prend la forme du plaisir, de la joie, du bonheur. Elle , dure autant de temps que dure le nouvel équilibre obtenu par la présence ou la consommation de l’objet du besoin, autrement dit autant de temps qu’il faut à l’épuisement des réserves ou au contraire à la constitution d’un excès à résorber. Cette satisfaction n’est rien d’autre que la gratification mentale qui accompagne le retour à l’équilibre physiologique. Dès que cet équilibre est retrouvé, le sujet s’installe alors l’aponie, qui est la plénitude tranquille d’un corps satisfait selon les Grecs, et dans l’ataraxie, la plénitude de l’âme.

Les désirs sont au contraire tous vains. Et ils sont vains, au sens étymologique du terme (vanus : vide), parce que « vides » de sens et de réalité, pure production imaginaire. Comme le dit Épicure dans la sentence vaticane 59 : « ce n’est pas le ventre qui est insatiable, comme le croit la multitude, mais la fausse opinion qu’on a de sa capacité indéfinie », la fausse opinion est précisément ce que l’imagination produit, lorsque l’esprit de l’homme ne s’appuie ni sur la perception des choses, ni sur la raison.

Les désirs, comme les craintes ne sont donc rien d’autre que des irréalités produites par notre imagination stimulées par tous les artifices de la civilisation. Et si c’était déjà le cas à l’époque d’Épicure, que dirait-il de nos jours ? L’homme est le même du temps d’Épicure ou du nôtre, mais les moyens de stimuler les désirs sont infiniment plus nombreux et puissants de nos jours que des siens. Son analyse est, donc, non seulement toujours valable, mais d’une vérité plus urgente à comprendre.

Ces désirs ont beau être irréels, de pures productions de l’imagination humaine, en tant que nées de « vaines opinions », ils enchaînent puissamment l’âme de celui qui les éprouve. Ces irréalités font réalité pour l’âme humaine, comme nous l’avons vu en étudiant la puissance des négatités sartriennes sur la conscience. Du coup l’homme ne peut être que malheureux, et il souffre absurdement. Aucune satisfaction ne peut, en effet, découler de l’irréel et, chaque possession absurdement désirée ne peut que se révéler décevante, le plaisir authentique ne consistant en rien d’autre qu’en la satisfaction d’un vrai besoin. L’homme est, dès lors, très malheureux, et de plus en plus malheureux, car il s’habitue à la possession des choses que le désir lui présente comme ses objets et l’absence ou la perte de ces choses cause de nouvelles et absurdes souffrances.

Il est donc nécessaire à chacun de casser ce cercle vicieux et infernal qui l’enchaîne au monde extérieur et artificiel par la production de faux besoins. C’est le côté thérapeutique de cette philosophie d’Épicure que de soigner l’âme désirante, pour la conduire à se recentrer sur la réalité effective qui consiste, en l’occurrence, dans la vérité du besoin. Éradiquer en soi le désir est la seule condition pour sortir de cette pathologie de l’âme qu’est la souffrance psychique du manque. Une fois débarrassé de tous ces désirs artificiels, qui rendent l’homme esclave de la fortune, le plaisir de vivre prend toute sa dimension :

« Toute l’agitation de l’âme tombe, l’être vivant n’ayant plus à s’acheminer vers quelque chose qui lui manque ni à chercher autre chose pour parfaire le bien-être de l’âme et celui du corps ».

Dès que je n’ai plus de désirs, je me suffis, en effet, à moi-même et peux vivre heureux dans toutes les circonstances de la vie, détaché des avatars de la fortune, appréciant la richesse et l’abondance si elle est là, comme les bonheurs simples d’une vie sans richesse matérielle ni opulence (se réveiller le matin, aimer respirer, l’air pur…), accueil de la vie dans toutes ses dimensions.

En nous demandant de nous débarrasser des désirs vains, Épicure ne nous demande pas, en effet, de renoncer au plaisir, mais bien au contraire, de nous recentrer sur les plaisirs. Une fois détaché des craintes et des désirs, l’homme vit, en effet, dans la joie et le plaisir, recentré sur le présent et ce qu’il nous apporte, débarrassé de toutes ses projections mentales vers l’avenir. Si la sagesse épicurienne est incontestablement fondée sur une pratique ascétique, puisque le sage doit apprendre à aimer un genre de vie simple, cette pratique n’a pas d’autre but que de permettre d’être heureux toujours et quoiqu’il arrive. Il s’agit de pouvoir vivre ici et maintenant le maximum de plaisir, c’est-à-dire dans le compte que le sage fait entre les plaisirs et les peines, d’avoir accès au maximum de plaisirs et de n’avoir à supporter que le minimum de peine. Or l’argent et les possessions en excès donnent vite du tourment. La sagesse épicurienne conduit à se libérer l’esprit de tous les tourments artificiels qui pourraient l’encombrer, de tous soucis, de toute projection dans le temps, de tout espoir même, qui pourraient empoisonner la relation immédiate de l’homme au monde dans le temps présent, et l’empêcher de jouir de tout ce que ce présent peut lui apporter en plaisirs divers. Pour Épicure, ne pas désirer être riche, savoir être heureux avec peu d’argent ne veut donc pas dire, en effet, refuser d’être riche. Ne pas désirer une nourriture complexe et raffinée au point de ne plus pouvoir se réjouir d’un repas léger et simple, ne veut pas dire que le sage, qui ne désire rien, ne sera pas capable de jouir d’une nourriture raffinée et luxueuse si la vie lui en donne l’occasion. Et il en est de même pour la vie sexuelle ou pour tout autre réalité de plaisir : En réalité, comme nous l’avons vu, seul le sage est capable de grandes jouissances, lui qui n’est embarrassé d’aucune crainte, ni d’aucun désir, et qui peut dès lors accueillir la vie et ses événements comme de perpétuels cadeaux : « ceux-là jouissent le plus vivement de l’opulence qui ont le moins besoin d’elle ».

- Enfin, le désir et le plaisir ne sont pas à confondre. S’il est légitime de chercher le plaisir, c’est qu’ il est toujours vertueux, alors que le désir est source de la démesure (contraire à la sagesse) source certaine du malheur et doit être combattu :

Si Épicure ne nous demande pas de renoncer au plaisir, c’est parce que le plaisir est toujours un bien : c’est un « bien primitif et conforme à notre nature », il est aussi « la fin de la vie heureuse », c’est « le but de la vie ». Or le plaisir est corrélatif du besoin. Non pas seulement comme nous l’avons dit jusqu’à présent, parce qu’il correspond à la satisfaction d’un besoin, mais parce que besoins et plaisirs sont tous les deux enracinés dans la réalité, celle de notre corps et celle de notre âme ; et cette réalité qui est celle de tout être vivant et plus encore celle de l’homme est, par essence, joyeuse, agréable, sans trouble, sans souffrance, parce que mesurée.

Le plaisir est vertueux, car il possède en lui-même, comme le besoin, sa propre limite. Il est naturellement raisonnable. Le plaisir ne peut pas être excessif, car dès que l’excès est atteint, le plaisir se transforme en douleur. Il y a une incontestable sagesse du corps chez Épicure, dans lequel le besoin (le désir naturel) et le plaisir qui découle de sa satisfaction sont absolument réglés par notre nature.

Cette sagesse du corps fait que la vie est pleine de plaisirs, peut servir de modèle pour cultiver en soi une vraie sagesse de l’âme : on doit apprendre à écouter ses vrais besoins, y compris les besoins de l’âme humaine.

De même que le corps a des besoins, chez l’être humain, l’âme a aussi des besoins, ce sont les besoins qui construisent notre humanité, et dont la satisfaction joue un rôle essentiel dans le bonheur : le partage dans l’amitié, le bonheur de comprendre, l’émotion artistique… ne relèvent pas du désir vain, mais sont bien des besoins fondés sur la nature humaine.  Face à la sagesse du corps se développe donc une sagesse de l’âme humaine, qui consiste à entendre ses vrais besoins, à les combler et à ne pas sombrer dans les affres où conduisent les désirs qui sont tous vains.

Notons que l’homme a droit à un bonheur supérieur à celui des animaux, et la nature animale n’est pas à ses yeux une norme. Ainsi la sexualité qui est aux yeux d’Épicure un désir naturel et donc un besoin, n’est pas néanmoins un besoin nécessaire. De plus, comme nous l’avons vu, le besoin sexuel n’est jamais pur chez l’homme. Il est presque impossible d’épurer le besoin sexuel du désir, au contraire des autres besoins. Nécessairement contaminé par le désir, Il conduit aisément aux passions, et à leurs ravages sur la vie des hommes. En se passant de sexualité, l’homme échappe donc à l’un de ses plus grands tourments et à l’une de ses difficultés plus difficiles à maîtriser.

Faut-il néanmoins renoncer à la sexualité pour être un sage ? Que non pas, car le plaisir sexuel est réel et bon puisque c’est un plaisir. Si un couple aimant et pratiquant la sagesse épicurienne partage des moments de plaisirs sexuels, on ne saurait que s’en réjouir. Ce qu’il ne faut pas, c’est que, le besoin sexuel devienne obsédant, comme ça peut être le cas, lorsqu’on est célibataire, car cette obsession sans être aussi vaine que celles qui viennent des désirs, puisqu’elle est partiellement un besoin, est néanmoins inutile, puisque l’homme peut vivre, et même vivre bien, nous dit Épicure, sans cela.

Mais parce que l’emprise du désir et de la peur sont grandes sur l’esprit humain, pratiquer la philosophie, se répéter ses maximes et ses sentences, dans un travail purificateur de reconditionnement du mental, est nécessaire. Car il ne suffit pas de découvrir la vérité, il faut encore la digérer, en faire une habitude, une vertu. C’est en cela seulement que la philosophie sera psychothérapeutique. Et de fait, les disciples d’Épicure, les disciples du Jardin, cette communauté de fidèles, répétaient sans cesse les maximes et les sentences d’Épicure, réalisant ce précepte de leur maître :

« Il faut rire tout en philosophant, gouverner sa maison, user de tous les autres biens acquis et ne pas se lasser de répéter les maximes dictées par la vraie philosophie » Sentence vaticane 41.

Le bonheur de l’homme fait de lui un être riant et divin :

Nous le voyons, le rire est le l’expression du sage, et même du philosophe, cet apprenti de la sagesse épicurienne. Et lorsqu’il atteint l’état d’apathéia qui est celui du sage, il est semblable à un Dieu parmi les hommes : « Médite donc tous ces enseignements et tous ceux qui s’y rattachent ; médite-les jour et nuit, à part toi et aussi en commun avec ton semblable. Si tu le fais, jamais tu n’éprouveras le moindre trouble en songe ou éveillé, et tu vivras comme un Dieu parmi les hommes. Car un homme qui vit au milieu de biens impérissables ne ressemble en rien à un être mortel. » (Fin de la Lettre à Ménécée).

 

Résumé de la philosophie d’Épicure : le quadruple remède (Le tétrapharmakon)

  1. Les dieux ne sont pas à craindre ;
  2. La mort n’est pas à craindre ;
  3. On peut atteindre le bonheur ;

On peut supprimer la douleur.

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