Explication du texte d’Alain

« La conscience est le savoir revenant sur lui-même et prenant pour centre la personne humaine elle-même, qui se met en demeure de décider et de se juger. Ce mouvement intérieur est dans toute pensée : car celui qui ne se dit pas finalement « Que dois-je penser ? » ne peut pas être dit penser. La conscience est toujours implicitement morale ; et l’immoralité consiste toujours à ne point vouloir penser qu’on pense, et à ajourner le jugement intérieur. On nomme bien inconscients ceux qui ne se posent aucune question d’eux-mêmes à eux-mêmes. Ce qui n’exclut pas les opinions sur les opinions et tous les savoir-faire, auxquels il manque la réflexion, c’est-à-dire le recul en soi-même qui permet de se connaître et de se juger, et cela est proprement la conscience.

(…) la conscience ne se trompe jamais, pourvu qu’on l’interroge. Exemple : ai-je été lâche en telle circonstance ? Je le saurai si je veux y regarder. Ai-je été juste en tel arrangement ? Je n’ai qu’à m’interroger : mais j’aime bien mieux m’en rapporter à d’autres. »

Alain, Définitions, Les Arts et les Dieux(Baccalauréat en 2003)

 

Introduction

Qu’est-ce que la conscience ? Refusant la distinction habituelle, en philosophie, entre conscience immédiate, conscience réflexive et conscience morale, Alain affirme, dans Les Arts et les Dieux, l’unité d’une conscience qui n’est conscience que si elle est morale : la conscience, c’est le juge intérieur, et ce juge n’existe que s’il y a d’abord un questionnement : « que dois-je penser ? » Cette question doit précéder et accompagner la pensée pour que celle-ci soit l’expression d’une conscience éveillée. Elle porte sur le sens de ce qui est pensé, de ce qui va, ensuite, se manifester en paroles et en actes. La conscience morale n’est donc rien d’autre que le plein déploiement de la conscience. 

Nous possédons tous cette voix intérieure de la conscience qui nous répond quand nous l’interrogeons et Alain en donne quelques exemples : « ai-je été lâche ? » « Ai-je été juste ? ». Le jugement intérieur tombe alors avec certitude : si je veux bien le regarder en face, je le sais. Cette voix intérieure porte une forme de véracité et d’honnêteté qui fonde la relation éthique au monde. 

Mais, affirme ensuite Alain, le plus souvent je préfère m’en remettre à d’autres quand il s’agit de savoir ce qu’il faut penser de ceci ou cela, ou de juger son propre comportement, et y compris quand il s’agit de juger la pensée des autres, et leurs jugements mêmes : « j’aime bien mieux m’en rapporter à d’autres » qui, donc, me disent ce que je dois penser de ces pensées, de ces jugements. Ce « je » du texte est un « je » universel, et c’est donc l’ensemble des êtres humains qui, le plus souvent, vivent leur vie en restant endormis, très mécaniques dans leur fonctionnement, c’est-à-dire « inconscients », non seulement parce qu’ils ne se posent aucune question, mais aussi parce qu’ils sont soumis à la parole d’autrui. 

Pourquoi une telle soumission, et quels sont ces autres auxquels chacun tend à se soumettre ainsi ? Et enfin, que faire pour rester la conscience toujours en éveil ? 

(Questions trouvées ou du moins approchées par les élèves : 

Mais est-ce dans la solitude qu’on prend vraiment conscience de soi comme semble le dire Alain ? N’est-ce pas plutôt le regard d’autrui et son jugement qui conduisent à cette nécessaire prise de conscience du sens de ce qu’on est en train de dire ou de faire ou de ce qui a été fait dans le passé ? 

Celui qui ne se pose ainsi aucune question, est-il responsable de ce qu’il fait dans la plus aveugle des inconscience ? La responsabilité n’est-elle pas plutôt le fait des éducateurs qui ont failli à lui transmettre cette discipline rigoureuse qu’est l’exercice moral de la conscience ? 

L’inconscient que critique Alain est-il toujours responsable de cette défaillance de la conscience ? N’y a-t-il pas des cas où le psychisme humain se révèle suffisamment manipulateur pour échapper à l’emprise que le sujet humain doit avoir sur lui-même ? (on pense par exemple à la théorie de Freud, mais ne pas en parler explicitement dans l’introduction de l’explication de texte qui ne doit présenter qu’un auteur et un seul, celui du texte). 

L’immoralité n’exige-t-elle pas pour être vraiment de l’immoralité un choix du mal parfaitement conscient ? N’est-ce pas en quelque manière excuser les mauvaises actions et mauvais choix de l’être humain que de ramener l’immoralité à la seule inconscience ? 

Selon Alain, en s’interrogeant sur le sens de ce qu’on vient de faire, on a accès à la vérité, on sait si c’est une bonne ou une mauvaise action, mais le narcissisme puissant de chacun ne tend-il pas, au contraire, à écraser toute honnêteté quand c’est sa personne qui est en jeu ? 

I La conscience est toujours implicitement morale

Toute conscience est d’emblée une réflexion au sens fort du terme

« La conscience est le savoir revenant sur lui-même ». Toute forme de conscience comporte une forme de réflexivité. Husserl, le père de la phénoménologie, affirme en effet que si toute conscience est « conscience de », et donc intentionnellement tournée vers un objet, elle est, aussi, et immédiatement, « conscience de soi », dans cette réflexivité qui affirme l’existence du sujet « je » de l’acte de conscience comme distinct de l’objet qu’il saisit. Dès que j’ai conscience de quelque chose, en même temps, je me saisis moi-même comme le sujet de cette conscience. Le recul sur ce qui est en train d’être vécu ou pensé est dès lors immédiatement initié et la réflexion au sens premier du terme est en marche : ce qui est en train de se vivre est suffisamment mis à distance pour pouvoir être pensé

Le sujet conscient a une fonction royale : c’est un juge 

Autrefois, la fonction judiciaire était entre les mains du roi ou du seigneur, parce qu’il était au centre de la communauté humaine qu’il administrait. Or, dans le début du texte d’Alain, le sujet de la conscience apparaît comme possédant quelque chose de cette éminente dignité : « La conscience est le savoir revenant sur lui-même et prenant pour centre la personne humaine elle-même, qui se met en demeure de décider et de se juger ». Une partie de la dignité de l’être humain réside dans le fait qu’il est un juge, et l’exercice du jugement ne porte pas sur le judiciaire, mais sur la relation éthique ou non éthique que chacun a au monde. 

La conscience réfléchit à la fois le monde et le « soi-même » dans le monde, dans la relation à soi et à l’autre, dans un redoublement qui met tout à distance : le monde, le vécu propre, et même son propre être… où se trouve le juge intérieur : la conscience morale.

Ce jugement, cependant ne doit pas être trop facile et trop immédiat, sous peine d’être un préjugé, ou une illusion. Ce jugement intérieur doit naître d’un examen de conscience. Et ce dernier part toujours d’une interrogation.  

La conscience est toujours de nature interrogative

La conscience naît de cette interrogation : « que dois-je penser de ce qui se présente à moi, de ce que je vois, de ce que je vis? » Cette question en entraine d’autres questions : « que dois-je faire pour bien faire ? » ou si la question arrive après l’action : « quel est le sens de ce que je viens de faire ? »

Sans l’interrogation, sans le doute, on n’est jamais sûr que la pensée qui nous traverse ne vienne pas d’autrui, de sa famille, de son milieu, des préjugés de ce milieu, etc. Si je juge avant d’avoir le droit de le faire, c’est-à-dire avant d’examiner par moi-même les faits, alors, ce n’est pas un fait de conscience. C’est un mécanisme sociologique. C’est un préjugé, et en tant que je suis traversé par des pensées qui ne sont ni interrogées ni repensées, je ne suis pas digne de ma nature d’être conscient, c’est-à-dire d’être humain. Je pense et fais des choses alors que, si je prenais vraiment le temps de réfléchir, je ne penserai pas ni ne ferais. Je ne suis pas alors un véritable sujet de conscience et d’action. Je suis un rouage de transmission de forces matérielles qui m’utilisent dans l’automaticité de cette transmission.

On s’interroge, quand on ne possède pas la réponse. S’interroger c’est en effet accepter de ne pas avoir de réponses toutes faites. C’est sortir d’un état d’évidence irréfléchie. 

Socrate, le premier des philosophes, l’un des pères fondateurs de notre civilisation, disait qu’il ne savait rien. S’il assumait ainsi le rôle de l’ignorant, c’était pour cultiver une interrogation permanente, pour ne jamais se reposer sur des acquis antérieurs, et même si ces acquis venaient d’un effort personnel. Il exerçait une pensée en mouvement, une intelligence qu’il voulait toujours en éveil, et invitait ses interlocuteurs à ce même effort. 

« La conscience est toujours implicitement morale »

Ce qu’affirme Alain, c’est que la conscience nous met d’emblée dans une position où l’essentiel à interroger, à comprendre et à saisir, se trouve dans la relation à autrui. D’où ses questions sur le sens de l’action : « ai-je été lâche en telle circonstance ? », « ai-je été juste en tel arrangement ? ». Ces questions sont de nature morale. Et c’est pourquoi la conscience est dite par Alain « implicitement morale ». Pourquoi « implicitement » ? 

On distingue en général deux types de conscience : la conscience perceptive qui s’accompagne d’images sensorielles (visuelles, auditives, etc.), et la conscience morale qui détermine le sens de ce qui est perçu. Mais Alain refuse cette distinction. Certes, il a des degrés de conscience qui fait qu’on est plus ou moins conscient de ce qu’on est en train de vivre, mais le degré le plus élevé de tout acte de conscience n’est autre que la conscience morale. Toute conscience attentive au vécu est aussi, toujours, une interrogation sur le sens de ce qui est vécu, et ce sens éthique. 

La moralité situe le sens du vécu dans la relation à autrui. Être moral, c’est explique Kant dans Les Fondements de la métaphysique des moeurs, tenir compte de l’autre, c’est le respecter, refuser de faire de lui l’instrument d’une réalisation propre égoïste ; c’est donc voir un autrui en l’autre, c’est-à-dire comprendre et accepter qu’en tant qu’il est lui-même un sujet de conscience, il a des droits sur moi, et qu’il me faut respecter sa personne, ses besoins, et ses propres projets, dans la mesure bien sûr où ceux-ci ne nuisent pas à un tiers qui a lui-même des droits sur moi. 

La relation à autrui donne le sens moral du vécu de chaque être humain. Et la questions que chacun doit se poser est la suivante : « que dois-je faire pour être ou devenir une bonne personne ? » 

La conscience ne se trompe jamais.

Si l’exercice de sa responsabilité individuelle et celui de la conscience morale vont de pair, c’est parce que « la conscience ne se trompe jamais, pourvu qu’on l’interroge ». L’effort de conscience n’est jamais vain, il est toujours payé d’une réponse et pas de n’importe quelle réponse : il est payé par un accès à la vérité. Si je m’interroge sincèrement, je sais si j’ai bien ou mal agi. Il y a une authenticité du rapport de soi à soi en lequel l’auteur nous invite à garder confiance. Celui qui fait l’effort de réfléchir au sens de ce qu’il est en train de dire ou de faire sait si ce qu’il fait est bien ou mal. 

Mais il faut d’abord faire ce retour vers soi, pour arriver, comme le rappelle Alain, au « centre [de] la personne humaine elle-même », dans le secret des cœurs, dans cette présence à soi-même qui est le socle de toute liberté de pensée et de tout cheminement authentique de conscience. C’est là, dans ce cœur, que se trouve ce qu’on appelle couramment « la voix de la conscience », voix qui parle en chacun, qui ne se dérobe pas, qui répond si on l’interroge, parce que se poser honnêtement une question de nature morale c’est être assuré de recevoir la réponse. 

Transition

Mais cette réponse n’est pas toujours agréable. Ce qui est souvent révélé, c’est l’injustice de son attitude, la lâcheté de son comportement, sa complaisance à l’égoïsme ou même à la méchanceté. La voix de la conscience nous inflige souvent une blessure narcissique. Elle nous conduit à vivre de désagréables sentiments et émotions : les remords. Et elle nous oblige à des actions pénibles de repentance. C’est pourquoi on l’évite. 

II La pente ordinaire de l’inconscience

L’inconscience consiste à ne pas se poser de question et cette inconscience est finalement une forme d’immoralité

Il y a une forme de sommeil de la conscience qui atteint l’humanité même à l’état de veille. Déjà Socrate et Platon dénonçaient le fait que les êtres humains sont bien trop souvent des rêveurs qui ne sont pas véritablement en prise avec la réalité, mais qui restent comme hypnotisés par des illusions : « ne point vouloir penser qu’on pense », « ajourner le jugement intérieur », ne se poser aucune question et en particulier sur soi-même, sur ses propres pensées, sur ses agissements, c’est dormir, c’est rêver, c’est rester en deçà de la conscience, et Alain usant d’un de ces raccourcis dont il est spécialiste affirme qu’en rester là, c’est être immoral : « et l’immoralité consiste toujours à ne point vouloir penser qu’on pense, et à ajourner le jugement intérieur ». Pour Alain, il y a une adéquation entre être conscient et être moral, être peu conscient et être immoral. L’immoralité c’est, dans son sens premier, manquer de respect à l’autre, l’instrumentaliser, ne pas tenir compte du fait qu’il est aussi un sujet de conscience, de désir, avec des besoins propres et une réalisation propre. Dans le fait de ne pas penser qu’on pense, de se refuser au questionnement inhérent à l’exercice de la conscience, il y a le germe de l’immoralité, et même déjà de l’immoralité selon Alain. Cela signifie au fond que le mouvement premier, irréfléchi de l’être humain, est selon lui presque toujours d’emblée égoïste ou cruel et que la moralité ne peut naître que de l’effort de conscience. D’où le fait qu’il y a en quelque sorte un devoir moral pour chacun de faire l’effort de garder sa conscience en éveil, afin de prendre la mesure de l’immoralité ordinaire qui est le fond sur lequel chacun fonctionne, seule condition pour sortir de cette immoralité. Or, l’être humain n’aime pas faire cet effort, d’autant que la société lui donne plein de réponses aux questions qu’il pourrait se poser. 

L’être humain préfère s’en « rapporter à d’autres »

Bien qu’écouter la voix de sa conscience soit un exercice foncièrement individuel, et bien que cette voix parle à tous le langage de la vérité (« la conscience ne se trompe jamais, pourvu qu’on l’interroge »), les êtres humains préfèrent suivre les préceptes d’autres personnes : « Je n’ai qu’à m’interroger : mais j’aime bien mieux m’en rapporter à d’autres. » L’être humain aime les réponses toutes faites quand il lui faudrait se tourner vers le cœur le plus intime de son esprit singulier pour trouver sa réponse, pour réfléchir, par lui-même, au sens de ce qu’il vit. 

Qui sont ces autres ?

Qui sont ces autres dont parle Alain et à qui chacun délègue ainsi son propre pouvoir de juger ? Ce sont d’abord les parents, mais aussi les enseignants, les juges, les autorités politiques, les autorités religieuses et tous ceux qui, avant même que nous naissions, ont fait les lois et qui transmettent des habitudes sociales : les mœurs, mais aussi les opinions courantes, et les cadres mentaux qu’on a acquis par imprégnation culturelle dès la naissance, et avec eux, les opinions communes, les préjugés, les stéréotypes. 

Ces autres peuvent aussi être des individus qu’on admire, qu’on respecte, que la société présente comme des personnes de confiance, et d’autorité. Il est très difficile, comme le montre la célèbre expérience de Milgram, de remettre en question les pensées, les opinions, les jugements et les actions des personnes qui ont une forme d’autorité naturelle, sociale ou politique, et depuis l’enfance, on n’apprend à obéir aux règles de la société, aux injonctions des parents, des professeurs, puis du patron, etc.

Obéir aux autres, c’est cependant une forme de facilité que dénonce Alain. Car la conscience morale relève de tout autre chose que de la simple obéissance aux bonnes mœurs. Elle est le fait d’un sujet de conscience qui « décide et juge » par soi-même, ce qui implique qu’on soit capable, aussi, de mettre à distance les préceptes moraux traditionnels pour voir si, dans le cas qui se présente, ils sont conformes à ce que la propre conscience ordonne de faire. Il peut arriver, en effet, que pour agir de manière éthique on soit obligé de remettre en cause des règles apprises ou des formes de l’autorité traditionnelle (voir la notion de désobéissance civile d’Henri-David Thoreau). 

Les raisons de cette soumission à l’autorité extérieure

Interroger le sens de ses pensées et de son comportement, c’est, nous l’avons dit, prendre le risque d’une blessure narcissique à laquelle on se refuse la plupart du temps, car personne n’aime se découvrir lâche ou injuste, d’autant que cette découverte conduit à sacrifier un certain confort, celui-là même que l’égoïsme ou la lâcheté voulaient préserver. Les remords et la repentance aussi amers soient-ils sont des passages obligés vers un meilleur comportement.

Analyser, d’autre part, ce qui se fait dans sa communauté, pour en saisir le sens et se demander : « est-ce juste ? », « est-ce bien ? », c’est prendre le risque d’être moqué, d’être critiqué, d’être marginalisé, et peut-être pire encore si l’on commence à critiquer les mœurs qui sont celles de sa communauté. On a, dans l’histoire de la pensée, de grands martyrs de la conscience, à commencer par Socrate, le père de la philosophie, mais aussi Jésus de Nazareth, le mystique musulman Mansur Al-Hallâj (crucifié à Bagdad à la fin du IXe siècle), ou Martin Luther King, etc.

Mais, la marginalisation et la blessure narcissique ne sont pas ce que met en avant Alain pour expliquer l’ordinaire inconscience des êtres humains. Pour lui, s’ils sont irréfléchis, c’est d’abord parce qu’ils se soumettent aux des autres la vision du réel qu’ils devraient construire, eux-mêmes, à partir de leurs propres expériences et du questionnement qui en découle, ainsi que des réponses qu’ils trouveraient par eux-mêmes. 

Est-ce la paresse qui explique à ses yeux le manque ordinaire de conscience ? S’interroger est un effort, et comme tout effort, c’est exigeant. Chacun doit cultiver cette discipline qui prend la forme des scrupules et des dilemmes moraux, et ce n’est pas forcément simple de bien agir, parfois, il faut trancher entre deux devoirs impérieux. Il faut donc réfléchir et exercer son jugement, et de ce fait en assumer la responsabilité. 

On peut aussi se demander si l’être humain ne manque pas radicalement de confiance en lui pour s’en remettre ainsi toujours aux autres, aux autorités familiales, légales, religieuses, etc. 

Contre ce manque de confiance en soi, il faut alors évoquer la royauté de tout être de conscience : chacun est le centre de son monde, chacun possède en lui un juge intérieur qui est destiné à émettre ses propres jugements. Et chacun doit être respecté pour cette aptitude essentielle à l’exercice de la conscience. 

L’effort de conscience, quel que soit son prix, doit être accepté

On ne peut rien construire de solide si l’on ne commence pas, simplement, humblement, par regarder, aussi constamment que possible, qui on est, c’est-à-dire, comment on traite les autres, et comment on se traite soi-même. Est en jeu-là, notre humanité, au sens qu’on donne au mot « humain » quand on dit de quelqu’un : « c’est vraiment quelqu’un d’humain », quelqu’un de compréhensif et qui n’agit pas de manière mécanique dans ses jugements à l’égard d’autrui. Cela coûte donc d’être quelqu’un de bien. Il faut renoncer à certains avantages pour faire place aux besoins et droits d’autrui. L’altruisme entre souvent en contradiction directe avec l’égoïsme premier. Mais l’altruisme a aussi ses propres joies, celles qui accompagnent la certitude d’avoir bien agi, d’avoir été utile, d’avoir œuvré au bien. 

Le premier enjeu de la conscience : son propre être 

Chacun est très impliqué dans le redressement moral qui suit la prise de conscience : il est question là ni plus ni moins que de la qualité de son être même. De la conscience dépend une construction de soi. Faire des choix – bons ou mauvais – est une forme d’autocréation de soi : celui qui ment souvent, devient un menteur, et celui qui est injuste une première fois, prend le risque de devenir une mauvaise personne. Or, qui veut devenir tel ? Au contraire, celui qui fait le choix d’aider autrui se construit lui-même en tant qu’altruiste. À un moment donné, le comportement – bon ou mauvais – s’impose de lui-même. Il devient une sorte de pente qu’il est facile de suivre. C’est ce qu’on appelle une personnalité qui n’est constituée que d’habitudes, autrement de vertus ou de vices. 

Le second enjeu de la conscience : le type de monde que chacun crée

La responsabilité de l’être humain, parce qu’il est un être de conscience, est donc très grande, maximale selon Sartre pour qui chacun n’est pas seulement responsable de lui-même, dans son être, mais de la définition même de l’humanité. Chacun de nos actes construit, pierre après pierre, non seulement une personne, mais un monde, et encore une certaine idée de l’être humain. C’est sur cette responsabilité individuelle que repose la dignité humaine. 

Certes, chacun n’est qu’une toute petite goutte d’eau dans la mer des comportements humains, et chacun pourrait se sentir découragé dans sa participation à la construction d’un monde – bon ou mauvais-, issu de l’ensemble de tous les comportements de l’humanité entière. Certains, ayant grandement conscience de l’extrême dilution de chaque responsabilité individuelle au sein de l’ensemble qu’est l’humanité entière, trouvent là des prétextes pour légitimer de mauvais comportements. D’autres voient dans la majorité des mauvais comportements de quoi excuser leur propre mauvais comportements. Mais l’océan des comportements humains est fait des minuscules gouttes d’eau que représente chaque comportement. 

Nous voyons donc là, encore une fois, la dignité royale de chaque être humain : chacun est créateur du monde, à sa mesure, chacun en agissant loyalement crée un monde plus loyal, en ayant une parole vérace, crée un monde où la parole humaine est fiable, en acceptant d’agir à partir d’un cœur compassionnel, crée un monde où la compassion allège le poids de ceux qui souffrent, etc. 

Conclusion (ou transition)

Le terme de « personne humaine » situe d’emblée la définition qu’Alain donne de la conscience dans sa sphère véritable qu’est la moralité. La personne est en effet ce qui fonde la dignité de tout être humain. Elle est reconnue comme inaliénable, et digne d’un respect absolu, parce capable d’autonomie et de créativité ce qui la rend responsable à la fois d’elle-même et du monde. Cette dignité repose sur le fait que l’être humain, contrairement à la chose, mais aussi aux autres êtres vivants, est capable de réflexion, c’est-à-dire de cette conscience, de cette pensée qui pense vraiment, en mettant à distance le vécu, la personne elle-même et même la pensée pour les interroger, pour en chercher le sens. 

La posture philosophique d’Alain repose sur la foi en la bonne volonté de l’être humain. Ainsi, selon lui, il suffit de regarder les choses en face, de s’ouvrir au questionnement moral pour voir la vérité puis pour agir correctement. Cet optimisme humaniste sur la nature humaine est-il fondé ? 

(Et si la réponse ne venait pas ? Et s’il fallait trancher et assumer en risquant l’erreur)

 

III Peut-on vouloir le mal en toute conscience ?

Socrate : « nul n’est méchant volontairement ».

Socrate a ouvert un débat qui traverse toute la philosophie en affirmant de manière récurrente tout au long de l’enseignement qui fut le sien et que Platon a restitué : « nul n’est méchant (ou mauvais) volontairement ». Cette affirmation est paradoxale, elle s’oppose à l’opinion souvent partagée selon laquelle le méchant est entièrement responsable du mal qu’il a causé, et coupable de ce fait. Socrate voit en lui, au contraire, un ignorant qui s’ignore et qui pourrait donc être éclairé ; ce qui ne signifie pas, par ailleurs, que le méchant puisse selon Socrate échapper à la punition, celle-ci ayant pour lui une fonction éducative.

Si nul n’est méchant volontairement, c’est parce que, pour Socrate, comme pour Alain, toute personne bien informée sur le bien véritable ne peut que le vouloir. Il suffit donc de corriger sa mauvaise représentation du monde, pour se tourner vers le bien. C’est d’ailleurs le but de la philosophie, dont Socrate est le père, que cet éclairage des consciences, et que cette naissance de la pensée qui pense. Socrate se considérait lui-même comme un accoucheur des âmes, au sens où ce qu’il cherchait à faire naître chez ses interlocuteurs, c’est une conscience, c’est-à-dire une pensée personnelle et le sens de la responsabilité qui l’accompagne. C’est ce qu’il avait entrepris, tout au long de sa vie d’adulte, auprès de ses concitoyens : il passait son temps à entrer en dialogue avec eux, pour les conduire à cette conscience qui était, pour lui, comme pour Alain des siècles plus tard, le fondement de toute moralité. 

Même le tyran n’est qu’un ignorant :

Le tyran représente le méchant absolu de la Grèce antique. Or ce méchant n’était aux yeux de Socrate absolument méchant que parce qu’il se trompait affreusement. Cet égoïste absolu – il n’hésitait pas à tuer les membres de sa propre famille pour avoir le pouvoir –, ignorait en réalité que l’être humain ne peut pas être heureux dans l’inquiétude permanente, dans la peur d’être tué, et sans être aimé, sans bénéficier de ce lien profond qu’on a qu’avec ses proches (amis ou famille). Les tyrans, comme tous les autres êtres humains, cherchaient leur propre bonheur, mais ils faisaient exactement le contraire de ce qu’il faut faire pour être heureux. Leur égoïsme les aveuglait et conduisait au malheur de la solitude absolue de qui doit toujours se garder de tous, y compris de ses proches, pour survivre. 

La banalité du mal

D’autres que Socrate et qu’Alain ont défendu cette idée selon laquelle la méchanceté humaine résulte, essentiellement, et même dans ses formes les pires qui soient, de l’ignorance, d’une absence de pensée véritable, d’une absence de questionnement sur le sens de ce qui est vécu. 

Ainsi, la philosophe Hannah Arendt qui avait assisté au procès, à Jérusalem, du nazi Adolf Eichmann ( celui qui avait organisé la « solution finale »), ne voyait pas en lui et de manière générale chez les nazis, ces monstres d’inhumanité sadique que voyaient ses contemporains, et qui auraient choisi de faire le mal avec lucidité. La monstruosité de leur activité criminelle était due, selon elle, à une absence totale de pensée, d’interrogation, de recherche du sens de ce qu’il avait fait.

Dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal, elle développe les conséquences anodines en apparence d’abord, mais qui peuvent se révéler dramatiques, de cette banalité de l’origine du mal qu’est l’inconscience ordinaire des êtres humains. Eichmann était pour elle représentatif de qui avait « abandonné son pouvoir de penser », reniant en soi la capacité à distinguer le bien du mal, se contentant d’obéir aux ordres, aussi monstrueux soient-ils. 

D’une certaine manière, Hannah Arendt nous met en garde en montrant que la distinction entre l’homme ordinaire et le monstre nazi n’est pas aussi tranchée que certains le pensent, même si entre le monstre nazi et le juste de la Deuxième Guerre mondiale qui a mis en jeu sa vie pour sauver des innocents, il y a toute la différence que permet une conscience éveillée. 

Ovide : « je vois le bien, je l’approuve, mais je fais le mal » (Les Métamorphoses).

Pourtant, selon Ovide qui exprime là une posture commune, on peut être parfaitement lucide sur le bien, et néanmoins faire le mal, quand ce dernier représente une tentation. Ainsi, le mari infidèle sait qu’il met son bonheur conjugal en risque, mais le plaisir du moment est si fort qu’il succombe. Ainsi, le diabétique qui passe devant une croissanterie sait qu’il ne doit pas céder à la gourmandise, mais il cède. Ainsi, l’automobiliste qui passe à grande vitesse sait qu’il met sa vie et celle d’autrui en danger, et pourtant il continue à conduire à toute allure. Comment est-ce possible ? Il y a différentes réponses à cela. La première, celle qui s’impose généralement, réside dans la foi que la plupart des êtres humains ont dans le libre arbitre.

La théologie médiévale et la croyance au libre arbitre et à la responsabilité humaine dans un choix du mal.

Ce sont les théologiens du Moyen-Âge qui ont le plus affirmé et travaillé ce concept philosophique du libre arbitre, c’est-à-dire cette croyance en la capacité humaine à choisir entre le bien et le mal. Le mal pour eux venait du corps. La chair est faible. Mais face aux tentations de la chair, ils affirmaient la responsabilité de l’être humain, du fait du libre arbitre. Pour Augustin par exemple qui a écrit un traité sur la question : Du Libre arbitre (De libero arbitrio), l’être humain peut choisir le mal en toute connaissance de cause, c’est-à-dire en discernant clairement le bien et en s’en détournant volontairement. 

Ce point de vue théologique sur l’origine humaine du mal avait un grand avantage : il permettait d’innocenter le Dieu tout puissant et créateur du monde face à la réalité du péché et de la méchanceté humaine. C’est l’être humain, parce qu’il est fait libre, qui étant l’inventeur du mal, exemptait le Dieu créateur de toute culpabilité. Le libre arbitre humain permettait de concilier la toute-puissance divine avec bonté absolue du divin. 

Or, cette posture médiévale et théologique reste toujours largement partagée, même si on a oublié les raisons théologiques et religieuses de cette mise en avant du libre arbitre. C’est une opinion commune que d’affirmer que celui qui fait le mal est entièrement coupable, parce qu’il aurait pu agir autrement. 

Mais, aux yeux d’Alain, une telle opinion relève ni plus ni moins que de ces pensées non pensées, non questionnées et qui se transmettent de manières irréfléchies. 

Les degrés de conscience.

Sans doute, sur ce problème, tout n’est pas blanc ou noir. Il y a des degrés de conscience, et celui qui fait le mal est peut-être bien à la fois est aveuglé, ignorant, inconscient, mais responsable en partie de cet aveuglement, parce que, précisément, la conscience est un effort qu’il ne fait pas, et a des exigences d’honnêteté qu’il préfère ne pas cultiver. 

De ce fait, plus on est conscient, plus on est libre donc, et moins on a le choix, parce que le bien s’impose, ce qui n’empêche nullement la responsabilité de ceux qui ne font pas l’effort de la conscience. Mais peut-être peut-on les aider. Et peut-être ont-ils besoin d’être aidés. 

Au Japon, les conducteurs ayant causé un accident pour excès de vitesse ou pour alcoolisme font des stages où on leur présente des personnes brûlées, handicapées, du fait d’accidents de la route. Leur connaissance du mal n’était alors plus aussi abstraite qu’elle l’était avant qu’ils ne causent un accident et qu’ils soient obligés de regarder en face les conséquences de leur comportement irresponsable. Ils savaient, alors, concrètement ce que leur action avait pu causer, ou aurait pu causer, et les récidives étaient bien plus rares qu’en France où la punition pénale ne s’accompagne pas d’un travail de prise de conscience. 

Là, le « concrètement » de la connaissance impliquait une possible identification aux victimes, et donc une forme d’imagination qui fait qu’on parvient à se mettre, concrètement, à la place de l’autre.

C’est précisément ce qui a manqué le plus à Adolf Eichmann selon Hannah Arendt. Cet homme était d’une sécheresse imaginative et compassionnelle qui le rendait incapable de se mettre à la place de ceux que son action allait tellement faire souffrir. Reconnaître en cette sécheresse compassionnelle l’origine de son comportement n’est pas l’excuser. Car il relève du devoir éthique de chacun que de faire ce travail d’imagination qui consiste à se mettre à la place de l’autre, cela n’empêche pas le rôle de l’éducation, et des éveilleurs de conscience. 

Retour au texte d’Alain

Alain se situe entre les deux explications possibles des mauvais comportements : à ses yeux, comme pour Socrate, l’être humain qui a un mauvais comportement est inconscient, ce qui devrait l’innocenter, mais Alain le juge responsable, car d’une certaine manière il a fait le choix de cette inconscience. Il pourrait faire un autre choix, et se poser des questions, prendre en charge la recherche du sens au lieu de s’en décharger sur les autres. Et il le devrait. Chacun se le doit à soi-même d’abord, car s’y engage sa propre dignité d’être humain. Et il le doit aux autres.

 

Conclusion

 

Suffit-il d’interroger sa conscience pour savoir exactement comment bien faire ? Peut-être pas, mais cette interrogation avant l’action qui prend la forme des scrupules, des débats intérieurs, et des dilemmes moraux, ainsi qu’après coup, des remords puis de la repentance et de la réparation est, selon Alain, le plus haut degré de la conscience, son aboutissement. 

Ce recul en soi-même à l’égard du vécu est ce qui permet à chacun de juger de sa propre personne, de ses propres pensées, de ses propres agissements. C’est aussi lui qui construit l’humanité de l’individu et fonde sa dignité. 

Vivre sans se poser les questions essentielles du sens de ce qu’on pense ou fait, c’est rester à un niveau d’inconscience qui fait de soi un rouage automatique de forces instinctives ou sociales, aussi intelligent soit-on, quand l’intelligence se réduit à n’être que technicienne et ne porte que sur les moyens, non sur le sens, et se met au service de ce qui peut se révéler contraire à l’éthique.

Vivre sans se poser de question c’est être indigne de sa propre humanité. C’est prendre le risque de mal agir et de ne pas faire ce qu’on devrait. Car, pour Alain, le mauvais comportement est le fruit d’une inconscience qui détourne la bonne volonté foncière de l’être humain de son but véritable : le bien. Quand on agit ainsi dans l’ignorance, on est quand même responsable du mal qu’on fait, parce que la conscience n’est pas qu’un privilège qui distingue l’être humain du monde animal, c’est un poids et une responsabilité. Bien qu’il ne sache pas vraiment ce qu’il fait, l’individu irréfléchi est entièrement responsable du mal qu’il fait. Mais tout aussi responsables sont ceux qui ne l’ont pas aidé à devenir plus conscient, les adultes qui, pendant son enfance, l’ont conduit à obéir sans discuter, à ne pas cultiver ses interrogations morales et ses dilemmes.

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